
Dans une sortie médiatique qui a fait bondir de nombreux observateurs, le président du Conseil de la concurrence, Ahmed Rahou, a vigoureusement défendu les sanctions infligées aux compagnies pétrolières accusées d’entente sur les prix. Mais derrière ce discours technique et rassurant, une question demeure : le régulateur protège-t-il réellement le consommateur… ou les puissants lobbies économiques qui dominent le marché marocain ?
Invité de l’émission « Nabḍ Al-Omk », le responsable a balayé d’un revers de main les critiques visant l’amende de 1,84 milliard de dirhams imposée à neuf sociétés pétrolières. Pour lui, les accusations de laxisme ne reposeraient sur «aucun fondement juridique ou technique ». Pourtant, pour de nombreux citoyens et experts, cette sanction apparaît surtout comme une goutte d’eau dans l’océan des profits engrangés depuis la libéralisation du marché des carburants.
La “réconciliation” plutôt que la justice.
Au cœur de la polémique : le recours à une procédure dite de transaction, permettant aux entreprises impliquées d’éviter un long procès en échange d’une reconnaissance partielle des faits et d’une réduction substantielle de l’amende.
Selon Ahmed Rahou, cette méthode s’inscrit dans une pratique internationale visant à obtenir des résultats rapides. Un procès, affirme-t-il, aurait pu durer des années, sans garantie d’aboutir à une sanction plus lourde.
Mais cette argumentation convainc difficilement les défenseurs des consommateurs. Pour eux, cette “conciliation” ressemble surtout à un arrangement confortable pour les géants pétroliers, qui échappent ainsi à un véritable procès public susceptible de révéler l’ampleur des ententes et des marges pratiquées.
Une sanction jugée “historique”… mais dérisoire.
Le président du Conseil de la concurrence assure que l’amende représente près des deux tiers des bénéfices annuels des sociétés concernées et qu’elle ferait partie des sanctions les plus sévères au monde.
Un argument qui ne convainc pas ses détracteurs. Dans l’opinion publique, certains estiment que les pénalités auraient pu atteindre plusieurs milliards de dirhams, si la loi avait été appliquée dans toute sa rigueur.
Depuis la suppression de la régulation des prix en 2015, les compagnies pétrolières ont accumulé des marges record, tandis que les consommateurs marocains continuent de payer leur carburant parmi les plus chers de la région, malgré les fluctuations du marché international.
“Sanctionner sans exécuter”… ou protéger les puissants ?
Pour Ahmed Rahou, un régulateur ne doit pas fragiliser les entreprises au point de provoquer leur faillite. « Sanctionner ne signifie pas exécuter », insiste-t-il, évoquant la nécessité de préserver l’investissement et l’emploi.
Mais cet argument alimente la colère de nombreux citoyens. Car dans la pratique, les sacrifices semblent toujours demandés aux mêmes : les consommateurs et les contribuables, tandis que les grands groupes continuent d’engranger des profits colossaux.
Un marché réellement surveillé ?
Le Conseil affirme avoir imposé aux compagnies pétrolières une série d’engagements : transmission trimestrielle des prix d’importation, des tarifs à la pompe et des marges réalisées.
Ces données, selon Ahmed Rahou, permettent de vérifier que les prix suivent les tendances internationales.
Pourtant, la réalité observée par les automobilistes marocains raconte souvent une autre histoire : les hausses sont rapides et immédiates, alors que les baisses mettent curieusement beaucoup plus de temps à atteindre les stations-service.
Au Maroc, la concurrence reste un mirage.
Au-delà du secteur pétrolier, cette affaire illustre un problème structurel de l’économie marocaine : le poids écrasant des lobbies économiques.
Dans plusieurs secteurs stratégiques , carburants, télécommunications, agroalimentaire, distribution ou encore BTP ,la concentration du marché et l’influence des grands groupes limitent fortement la concurrence réelle.
Résultat : les prix restent élevés, les marges confortables, et les consommateurs se retrouvent souvent sans véritable alternative.
Un régulateur sous pression.
Officiellement, le Conseil de la concurrence se veut le garant de l’équilibre du marché. Mais pour une partie de l’opinion, son action dans l’affaire des carburants renforce un sentiment déjà largement partagé : Au Maroc, les règles du jeu économique semblent trop souvent dictées par les lobbies plutôt que par l’intérêt général.
Et tant que cette impression persistera, la question restera posée :
le “gendarme de la concurrence” est-il vraiment du côté des citoyens… ou de ceux qui contrôlent les marchés ?





