
Chouaib.S
Quand Madrid ferme ses frontières mais ouvre ses bras à la main-d’œuvre marocaine.
La crise migratoire de Sebta a une nouvelle fois ravivé les discours sur le contrôle des frontières, la lutte contre l’immigration irrégulière et le renforcement des barrières entre l’Afrique et l’Europe. Mais derrière les barbelés, les contrôles et les déclarations politiques, une réalité économique demeure : l’Espagne a besoin de travailleurs étrangers, et notamment de travailleurs marocains. C’est toute la contradiction du modèle migratoire européen : vouloir fermer la porte à l’immigration tout en ayant besoin, dans les champs, les services, le bâtiment, l’aide à la personne ou encore l’hôtellerie, de milliers de bras venus de l’étranger.
Dans une analyse publiée le 13 septembre par El País, Hein de Haas, professeur de sociologie à l’université d’Amsterdam et spécialiste des migrations, remet en question l’idée selon laquelle le principal moteur des migrations serait un prétendu « effet d’appel ». Selon lui, le véritable facteur d’attraction est beaucoup plus simple : l’Europe manque de travailleurs.
L’Espagne ferme la frontière, mais cherche des travailleurs.
La situation de Sebta illustre cette contradiction jusqu’à l’absurde. D’un côté, les responsables politiques européens promettent davantage de contrôle et moins d’immigration irrégulière. De l’autre, leurs économies continuent de réclamer une main-d’œuvre étrangère pour occuper des emplois difficiles, pénibles ou insuffisamment pourvus. Le problème n’est donc pas seulement migratoire. Il est aussi économique.
L’agriculture espagnole, les services, le secteur de l’aide à domicile et de nombreux métiers peu attractifs pour une partie de la population locale reposent largement sur des travailleurs étrangers. Et parmi eux, les Marocains occupent une place particulière, en raison de la proximité géographique, des liens historiques et humains entre les deux pays et de l’existence de réseaux migratoires anciens. Autrement dit, Madrid peut renforcer ses frontières autant qu’elle le souhaite : l’économie espagnole continuera à regarder vers le sud lorsqu’elle aura besoin de bras.
Le Maroc a-t-il davantage besoin de l’Espagne ?
Mais poser uniquement la question des besoins espagnols serait incomplet.
Le Maroc tire lui aussi des avantages considérables de ses relations avec l’Espagne et plus largement avec l’Europe : investissements, échanges commerciaux, transferts financiers de sa diaspora, débouchés pour certains produits agricoles et industriels, tourisme et coopération économique. Des milliers de familles marocaines dépendent directement ou indirectement des revenus de leurs proches installés en Europe.
La relation est donc loin d’être un rapport de dépendance à sens unique.
Mais il existe une différence fondamentale : l’Espagne cherche une main-d’œuvre que son marché du travail ne parvient pas toujours à fournir, tandis que le Maroc cherche des débouchés, des investissements et des opportunités pour une population jeune confrontée à un marché de l’emploi encore insuffisant. C’est là que se trouve le véritable paradoxe. Une jeunesse marocaine qui veut partir, une Espagne qui veut choisir qui arrive. Le développement du Maroc ne signifie pas automatiquement la fin de l’émigration. Bien au contraire. Comme le souligne Hein de Haas, l’amélioration du niveau d’éducation et des revenus peut donner à davantage de personnes les moyens matériels et l’ambition de migrer. Un jeune Marocain mieux formé, connecté au monde et informé des possibilités offertes ailleurs peut être davantage tenté de chercher son avenir en Europe.
Le problème est que l’Europe veut souvent les travailleurs sans vouloir nécessairement les migrants. Elle souhaite recruter lorsqu’elle manque de personnel, mais réduire l’immigration lorsque la question devient politiquement sensible. Cette contradiction nourrit précisément l’immigration clandestine que les gouvernements prétendent combattre. Plus les frontières se ferment, plus les routes deviennent dangereuses.
Depuis des décennies, le durcissement des frontières européennes n’a pas supprimé les migrations irrégulières. Il a surtout rendu les parcours plus coûteux, plus dangereux et parfois mortels. Lorsque les voies légales sont trop rares, ceux qui veulent partir cherchent d’autres chemins. Et lorsque revenir légalement en Europe devient extrêmement difficile, le migrant qui aurait pu effectuer plusieurs allers-retours saisonniers peut finalement décider de rester définitivement. La fermeture des frontières peut donc transformer une migration temporaire en installation permanente.
C’est l’un des paradoxes les plus importants de la politique migratoire européenne.
Le véritable « effet d’appel » serait-il l’emploi ? Le débat devrait donc dépasser les slogans. Plutôt que d’accuser systématiquement les migrants d’être attirés par des politiques sociales ou par une prétendue générosité européenne, il faudrait aussi regarder du côté des entreprises et des secteurs économiques qui recrutent.
Qui récolte les fruits dans les exploitations agricoles ?
Qui s’occupe des personnes âgées ?
Qui accepte certains emplois difficiles et mal rémunérés ?
Et pourquoi ces secteurs ont-ils autant de difficultés à trouver de la main-d’œuvre locale ?
La réponse se trouve peut-être moins dans les frontières que dans le marché du travail.
Maroc et Espagne : une interdépendance impossible à nier.
Au fond, la question « qui a besoin de qui ? » mérite d’être posée autrement.
Le Maroc a besoin de l’Europe pour ses débouchés, ses investissements et les opportunités offertes à une partie de sa population. L’Espagne, de son côté, a besoin du Maroc comme partenaire économique, commercial et stratégique, mais aussi comme réservoir de main-d’œuvre.
Madrid a besoin de travailleurs marocains ; le Maroc a besoin d’un marché européen capable d’absorber sa production et, surtout, d’offrir des perspectives à sa jeunesse.
Cette interdépendance explique pourquoi les relations entre Rabat et Madrid sont devenues si importantes. Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de savoir qui a besoin de qui, mais qui dispose du plus grand pouvoir de négociation.
Et sur ce terrain, la migration est devenue une monnaie d’échange : le Maroc contrôle en partie une porte d’entrée vers l’Europe, tandis que l’Espagne contrôle l’accès à un marché, à des emplois et à un espace économique dont de nombreux Marocains rêvent.
Derrière les murs de Sebta, les deux pays sont ainsi confrontés à une même réalité : ils peuvent fermer les frontières, multiplier les contrôles et durcir les discours, mais ils ne peuvent pas effacer leurs intérêts économiques communs.
Tant que l’Espagne aura besoin de travailleurs et que le Maroc aura une population à la recherche de meilleures perspectives, la migration restera moins un problème à supprimer qu’une réalité à organiser. La solution passe donc par davantage de voies légales, des recrutements transparents, des conditions de travail dignes et une coopération qui ne transforme pas les migrants en variables d’ajustement économiques.
Car une frontière peut empêcher un homme de passer. Elle ne peut pas empêcher une économie de chercher la main-d’œuvre dont elle a besoin.




