
Chouaib.S
La crise qui oppose depuis plusieurs semaines le gouvernement aux avocats marocains s’enlise dangereusement, révélant une fois de plus l’incapacité de l’Exécutif à trouver un compromis avec une profession pourtant essentielle au fonctionnement de la justice. Pendant que les responsables se renvoient la balle et que les négociations s’éternisent, ce sont les citoyens qui se retrouvent pris en otage d’un bras de fer dont ils ne sont ni les initiateurs ni les bénéficiaires.
L’Association des barreaux du Maroc a annoncé la poursuite de l’arrêt de la prestation des services professionnels, à l’issue d’une réunion extraordinaire de son conseil tenue jeudi 27 août 2026 au club du barreau de Rabat. Cette décision confirme la détermination des avocats à maintenir la pression sur les autorités au sujet de la réforme de leur profession. La réunion, commencée à 10h30, s’est prolongée jusqu’à 20 heures. Le bureau de l’association a ensuite poursuivi ses délibérations jusqu’à deux heures du matin. Une durée qui illustre non seulement la complexité du dossier, mais surtout l’absence persistante d’une issue consensuelle à une crise qui n’a que trop duré.
À l’issue de ces discussions, le bureau de l’Association des barreaux du Maroc a décidé de maintenir l’arrêt des prestations professionnelles, dans l’attente de la publication détaillée des conclusions et des décisions adoptées. L’association devait rendre publics, vendredi 28 août au soir, les détails de cette nouvelle étape de la mobilisation.
Une justice qui tourne au ralenti et des citoyens qui trinquent.
Derrière les communiqués, les réunions interminables et les bras de fer institutionnels, une réalité beaucoup plus préoccupante se dessine : le justiciable est le premier à subir les conséquences de cette crise. Reports d’audiences, procédures retardées, dossiers bloqués, incertitude pour les personnes engagées dans des affaires civiles, commerciales, familiales ou pénales : chaque journée supplémentaire de conflit peut se traduire par des coûts financiers, des déplacements inutiles et, surtout, une attente insupportable pour des citoyens qui espèrent simplement que la justice soit rendue dans des délais raisonnables. Dans un État qui prétend renforcer l’État de droit et moderniser son système judiciaire, voir la profession d’avocat et le gouvernement incapables de parvenir à un accord durable constitue un signal particulièrement inquiétant.
Ouahbi face à ses responsabilités.
Cette crise pose directement la question de la responsabilité politique du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi. Un ministre chargé d’un secteur aussi sensible ne peut se contenter de constater l’enlisement du conflit ou de multiplier les échanges sans parvenir à rapprocher durablement les positions. Certes, les avocats ont leurs revendications et doivent, comme toute profession, respecter les règles du dialogue et mesurer les conséquences de leurs actions sur les justiciables. Mais le gouvernement, lui, dispose d’une responsabilité supplémentaire : prévenir le blocage du service public de la justice et rechercher activement une solution négociée. Or, après des semaines de tension, l’impression qui domine est celle d’un échec du dialogue social et institutionnel.
Si le ministre n’est plus en mesure de rétablir le dialogue, de désamorcer la crise et de garantir la continuité normale du fonctionnement de la justice, la question de sa démission ne devrait plus être considérée comme un simple slogan politique, mais comme une exigence de responsabilité. L’État ne peut pas laisser la justice devenir le terrain d’un bras de fer. Une démocratie ne peut fonctionner correctement lorsque deux institutions ou acteurs majeurs du système judiciaire s’enferment dans une logique d’affrontement prolongé. Le gouvernement doit sortir de la confrontation stérile et revenir à la table des négociations avec la volonté réelle de parvenir à un compromis.
De leur côté, les avocats doivent également prendre en considération l’intérêt supérieur des justiciables. Défendre les intérêts d’une profession est légitime ; faire durer une situation qui pénalise directement les citoyens les plus vulnérables l’est beaucoup moins. L’urgence est donc double : sortir de la logique de confrontation et replacer le citoyen au centre du débat. Car une réforme de la profession d’avocat ne peut être menée contre les avocats, pas plus qu’elle ne peut être défendue au détriment des citoyens. Lorsque le dialogue échoue, lorsque les tribunaux sont perturbés et que les justiciables paient le prix de l’affrontement, c’est la crédibilité de l’État tout entier qui est mise à rude épreuve. Le gouvernement doit donc assumer ses responsabilités. Et si Abdellatif Ouahbi est incapable de trouver une issue à cette crise, il devrait en tirer les conséquences politiques et présenter sa démission.


