Jabaroot : la guerre des ombres qui menace de fissurer le renseignement marocain

31 أغسطس 2026
Jabaroot : la guerre des ombres qui menace de fissurer le renseignement marocain

Chouaib.S
Derrière les révélations du mystérieux groupe de hackers, une question vertigineuse : cyberattaque étrangère, opération de déstabilisation ou règlement de comptes au sein de l’appareil sécuritaire marocain ?
L’affaire Jabaroot est en train de prendre une tournure qui dépasse largement le cadre d’une simple cyberattaque. Depuis 2025, ce mystérieux collectif revendique des intrusions et la diffusion de données appartenant à plusieurs institutions marocaines. Mais les révélations de la fin août 2026 ont changé la nature du dossier : Jabaroot affirme désormais avoir mis la main sur des données concernant des dizaines de milliers de personnes liées à l’appareil sécuritaire marocain. Le chiffre de 70 000 personnes a immédiatement fait sensation. Pourtant, derrière ce nombre spectaculaire se cache une réalité beaucoup plus complexe. Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer que ces dizaines de milliers de personnes sont des agents de renseignement, ni que les systèmes informatiques de la DGST ont directement été pénétrés. C’est précisément cette zone grise qui rend l’affaire aussi explosive.
Une offensive numérique méthodique.
Jabaroot ne serait pas apparu du jour au lendemain. Dès 2025, le groupe avait revendiqué plusieurs opérations visant des institutions marocaines, notamment la CNSS et d’autres organismes administratifs. La méthode est devenue familière : intrusion revendiquée, publication de fichiers, messages de menace et annonces de nouvelles révélations. Le groupe cherche ainsi autant à obtenir des informations qu’à produire un impact politique et psychologique. Cette stratégie relève d’une logique désormais bien connue dans les conflits numériques : la donnée volée devient une arme politique. Une information, même ancienne, peut retrouver une valeur considérable lorsqu’elle est associée à une campagne médiatique visant une institution stratégique.
Le chiffre de 70 000 : spectaculaire, mais à relativiser.
Jabaroot a présenté sa dernière publication comme une gigantesque fuite touchant les forces de sécurité et les services de renseignement marocains. Mais plusieurs éléments doivent inciter à la prudence. Des enquêtes médiatiques ont relevé que les données seraient en partie anciennes et pourraient provenir de bases appartenant à des organismes administratifs, sociaux ou assurantiels plutôt que directement des systèmes informatiques de la DGST. Cela signifie qu’une donnée concernant un policier ou un fonctionnaire de sécurité peut parfaitement être authentique sans avoir été extraite du système informatique de son employeur. Cette nuance est capitale.
Dire « les données d’agents de sécurité ont fuité » n’équivaut pas à dire « la DGST a été piratée ».
Rabat contre-attaque : aucun piratage de la DGSN-DGST.
Face à la tempête médiatique, la DGSN et la DGST ont formellement démenti toute intrusion dans leurs systèmes informatiques. Les autorités marocaines soutiennent que les données diffusées ne proviennent pas de leurs bases sécuritaires et évoquent notamment l’hypothèse de fichiers anciens détenus par des organismes tiers.
Ce démenti constitue un élément essentiel du dossier. Mais il ne règle pas toutes les questions. Car même si les systèmes de la DGST n’ont pas été pénétrés, une interrogation demeure : comment des informations aussi nombreuses et précises concernant des membres de l’appareil sécuritaire peuvent-elles circuler entre différentes bases administratives puis se retrouver entre les mains d’un groupe de hackers ?
La sécurité d’un État ne dépend pas uniquement de la protection de ses serveurs les plus secrets. Elle dépend également de la protection des multiples bases périphériques qui contiennent les traces administratives de ses fonctionnaires.
Le véritable coup de théâtre : la piste des anciens agents.
C’est ici que l’affaire devient particulièrement troublante. Selon une enquête publiée par Le Monde, Jabaroot pourrait être lié non pas à un mystérieux groupe étranger, mais à cinq anciens agents de la DGST installés en Europe. Si cette information devait être confirmée de manière indépendante, elle bouleverserait profondément le récit initial.
Car le scénario ne serait plus simplement celui d’un affrontement entre les services marocains et des hackers étrangers. Il pourrait s’agir d’une crise interne, avec d’anciens membres du système sécuritaire utilisant leur connaissance de l’institution contre celle-ci. La différence est considérable. Un hacker extérieur doit pénétrer un système. Un ancien agent, lui, peut connaître les personnes, les structures, les procédures, les habitudes administratives et parfois les failles organisationnelles.
Une hypothèse qui reste à démontrer.
Il serait toutefois irresponsable de transformer les informations publiées par la presse en certitude judiciaire.
L’existence de cinq anciens agents derrière Jabaroot, leur rôle exact dans les opérations, leur éventuel accès à des données sensibles et leurs motivations doivent encore être établis par des investigations indépendantes.
À ce stade, plusieurs scénarios restent envisageables.
Jabaroot pourrait être une organisation de hackers disposant de sources internes. Il pourrait également s’agir d’un collectif dont certains membres seraient d’anciens agents. Une autre hypothèse serait celle d’un assemblage de données provenant de différentes fuites, auquel auraient été ajoutées des informations obtenues auprès de sources humaines. Aucune de ces hypothèses ne peut encore être considérée comme définitivement établie.
Et l’Algérie dans tout cela ?
La tentation est grande, au Maroc comme ailleurs, de voir derrière Jabaroot la main d’Alger. Le contexte politique s’y prête : les relations entre Rabat et Alger sont profondément dégradées et la guerre de l’information entre les deux pays est permanente. Le nom même de « Jabaroot DZ » a alimenté les soupçons. Mais un nom, une rhétorique politique ou une orientation supposée ne constituent pas une preuve de contrôle étatique.
Plus important encore, les informations faisant état d’anciens agents marocains réfugiés en Europe introduisent une autre hypothèse, beaucoup plus dérangeante pour Rabat : et si la menace venait en partie de l’intérieur ? Cela ne permet évidemment pas d’écarter définitivement une éventuelle implication étrangère. Mais cela interdit de réduire automatiquement l’affaire à un nouvel épisode de la confrontation Maroc-Algérie.
La piste tunisienne, autre énigme du dossier.
L’identité de Jabaroot avait déjà suscité des interrogations lors des premières attaques.
En 2025, certaines investigations médiatiques avaient évoqué la piste d’un étudiant tunisien installé en Allemagne. Cette hypothèse avait contribué à brouiller davantage les cartes. Une organisation numérique peut en effet être internationale par nature : ses membres peuvent être marocains, tunisiens, algériens ou européens, tandis que ses serveurs, ses comptes et ses victimes se trouvent dans d’autres pays. C’est pourquoi attribuer automatiquement une cyberattaque à un État sur la seule base de l’origine supposée de ses auteurs est particulièrement risqué.
Jabaroot mène-t-il une guerre politique ?
Une chose apparaît en revanche clairement : les publications de Jabaroot ne semblent pas poursuivre uniquement un objectif financier. Le groupe cherche à embarrasser les institutions sécuritaires, à mettre en cause leurs responsables et à provoquer un débat public sur le fonctionnement de l’appareil de renseignement. Ses menaces concernant de futures révélations participent à une véritable guerre psychologique.
Le principe est simple : créer l’incertitude.
Un agent dont le nom apparaît dans une base publiée sur Internet peut se demander quelles autres informations ont été compromises. Une administration peut craindre une nouvelle fuite. Les partenaires étrangers peuvent s’interroger sur la sécurité des échanges de renseignements. Même lorsque les données sont anciennes, leur publication peut donc produire des conséquences contemporaines.
Le cas Hammouchi au centre des interrogations.
Le nom d’Abdellatif Hammouchi, puissant responsable de la DGSN et de la DGST, apparaît inévitablement au cœur de cette affaire. Jabaroot aurait formulé des revendications visant directement la direction de l’appareil sécuritaire. Mais là encore, il convient de distinguer une revendication d’un groupe hostile d’une information établie. Ce qui est incontestable, c’est que toute campagne visant simultanément la DGSN et la DGST cherche nécessairement à atteindre leur direction et à fragiliser leur image.
L’enjeu dépasse donc la seule question informatique : il devient institutionnel et politique.
Une question beaucoup plus grave que celle du piratage. Le débat public s’est focalisé sur une question :
« La DGST a-t-elle été piratée ? » Mais une autre question pourrait être beaucoup plus importante :
« Pourquoi autant de données concernant l’appareil sécuritaire marocain peuvent-elles se retrouver dans des systèmes qui ne sont pas directement contrôlés par les services de renseignement ? » Dans un État moderne, la sécurité des données ne s’arrête pas aux portes des services secrets. Les compagnies d’assurance, organismes sociaux, administrations, banques et autres prestataires disposent souvent d’informations permettant d’identifier les fonctionnaires, leurs familles, leurs coordonnées ou leurs situations administratives. Une faille dans un seul maillon peut ainsi permettre de reconstituer une partie d’un fichier beaucoup plus vaste.
Jabaroot : révélateur d’une faille ou opération de manipulation ?
Deux lectures opposées s’affrontent désormais. Pour les uns, Jabaroot aurait démontré la vulnérabilité d’un appareil sécuritaire pourtant réputé particulièrement puissant.
Pour les autres, le groupe gonflerait artificiellement l’ampleur de ses opérations en recyclant d’anciennes bases de données et en les présentant comme le résultat d’une spectaculaire intrusion. La vérité pourrait même se trouver entre les deux.
Une opération peut exploiter des données anciennes tout en révélant une vulnérabilité réelle. Elle peut également être politiquement instrumentalisée par plusieurs acteurs sans avoir été initialement commanditée par un État.
Une affaire encore loin d’être terminée.
L’affaire Jabaroot n’en est probablement qu’à ses premiers développements.
Trois questions devront être résolues pour comprendre véritablement ce qui s’est passé
Premièrement : qui se cache réellement derrière Jabaroot ?
Deuxièmement : quelle est l’origine exacte des fichiers publiés ?
Troisièmement : les données ont-elles été obtenues par une intrusion informatique, par des sources internes, par d’anciennes bases compromises ou par une combinaison de plusieurs méthodes ?
Les réponses à ces trois questions permettront de déterminer s’il s’agit d’une gigantesque opération de cyberespionnage, d’une fuite interne, d’une campagne de désinformation ou d’un mélange particulièrement sophistiqué de ces phénomènes.
Une guerre des ombres. Au-delà des querelles entre Rabat et Alger, l’affaire Jabaroot révèle surtout une réalité nouvelle : les appareils de renseignement ne sont plus seulement confrontés aux espions traditionnels. Ils doivent désormais protéger leurs données contre les hackers, les anciens collaborateurs, les fuites internes et la puissance virale des réseaux sociaux.
Si les informations concernant les anciens agents de la DGST se confirmaient, le dossier prendrait alors une dimension historique : pour la première fois, un conflit numérique pourrait exposer publiquement les fractures potentielles d’un appareil de renseignement réputé parmi les plus puissants de la région. Mais avant de parler de « chute », de « taupes » ou de « guerre secrète », une exigence demeure : vérifier les fichiers, établir leur provenance et identifier leurs auteurs. Car dans cette guerre de l’information, la donnée volée n’est qu’une arme. La manipulation de la vérité peut en être une autre.

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