Quand l’échec d’un gouvernement se mesure au nombre de corps repêchés.

12 أغسطس 2026
Quand l’échec d’un gouvernement se mesure au nombre de corps repêchés.

Chouaib.S
Quatre-vingts corps repêchés en mer. Quatre-vingts destins brisés. Et derrière ces chiffres glaçants, une question que les autorités ne peuvent plus esquiver : combien faudra-t-il encore de morts pour que l’on s’interroge sérieusement sur les raisons qui poussent des hommes, des femmes et des jeunes à risquer leur vie pour fuir leur propre pays ?
L’Institut de médecine légale (IML) de Ceuta a reçu 80 corps de personnes mortes en mer alors qu’elles tentaient de rejoindre l’enclave espagnole depuis le Maroc, selon les autorités espagnoles. Le Centre d’intégration des données (CID) précise que 79 autopsies ont déjà été réalisées, tandis que les recherches maritimes se poursuivent pour retrouver d’éventuelles autres victimes.
Quelques jours auparavant, la Délégation du gouvernement espagnol à Ceuta faisait état de 75 décès. Le bilan, déjà effroyable, n’a donc cessé de s’alourdir. Deux des corps retrouvés avaient d’ailleurs été récupérés les 29 et 30 juillet, avant même l’arrivée massive de migrants.
Derrière la froideur des statistiques se trouvent des familles qui attendent un appel, un signe, une confirmation. Des mères, des pères, des enfants qui espèrent encore. Et parfois, la seule réponse qui leur parvient est celle d’un corps retrouvé dans les eaux séparant le Maroc de l’Europe.
Des corps identifiés, des familles qui attendent.
Les médecins légistes et les services de criminalistique de la Garde civile espagnole ont procédé à des prélèvements biologiques et relevé les empreintes digitales des victimes afin de permettre leur identification.
À ce jour, deux victimes ont pu être identifiées grâce à leurs empreintes digitales, puisqu’elles étaient déjà enregistrées en Espagne. Six autres corps font l’objet d’une procédure d’identification biologique, notamment par comparaison ADN avec leurs proches.
Pour les autres victimes, les données recueillies devront être transmises aux autorités marocaines afin de tenter de leur rendre un nom, une identité et, surtout, une famille.
Car derrière chaque corps se trouve une histoire. Derrière chaque disparition, une famille. Et derrière chaque tentative de traversée, il y a souvent un désespoir que les discours officiels préfèrent réduire à la seule question de « l’immigration clandestine ».
Quand la mer devient l’ultime porte de sortie.
Le drame de Ceuta ne devrait pas seulement provoquer des opérations de recherche et d’identification. Il devrait surtout déclencher une profonde remise en question des politiques économiques et sociales qui contribuent à alimenter le désespoir.
Comment accepter qu’un jeune Marocain puisse considérer la mort en mer comme une perspective préférable à l’avenir qui lui est offert chez lui ?
C’est là que se trouve le véritable scandale.
À force de parler de croissance, de grands projets, d’investissements et de chiffres macroéconomiques, le pouvoir risque d’oublier une réalité beaucoup plus brutale : une partie de la population continue de vivre dans la précarité, avec des salaires insuffisants, un chômage qui frappe particulièrement les jeunes, des services publics défaillants et un sentiment croissant d’abandon.
Le Maroc peut afficher des infrastructures modernes et multiplier les grands projets. Mais si une partie de sa jeunesse regarde la mer comme une porte de sortie, c’est que quelque chose ne fonctionne pas.
Les pauvres ne devraient pas avoir à choisir entre la misère et la mort.
Le problème n’est pas seulement migratoire. Il est profondément social, économique et politique.
Lorsque les opportunités sont concentrées, que les inégalités persistent et que les plus modestes ont le sentiment que les décisions publiques profitent davantage aux privilégiés qu’aux citoyens ordinaires, le désespoir finit par devenir un puissant moteur de migration.
Il serait toutefois injuste de réduire chaque mort à une responsabilité individuelle ou de transformer ces victimes en simples « clandestins ». Elles sont aussi le produit d’un système qui n’a pas réussi à offrir à tous la dignité, l’égalité des chances et l’espoir d’un avenir meilleur.
La mer, elle, ne demande pas de passeport. Elle ne distingue ni riches ni pauvres. Mais ce sont presque toujours les plus vulnérables qui y paient le prix le plus lourd.
Un bilan qui interpelle le pouvoir.
Le gouvernement doit avoir le courage de regarder cette tragédie en face. Non pas uniquement pour renforcer les contrôles ou empêcher les départs, mais pour répondre à la question fondamentale : pourquoi partent-ils ?
Empêcher quelqu’un de prendre la mer sans s’attaquer aux raisons qui l’y poussent ne fait que repousser le problème.
Les 80 corps de Ceuta ne sont donc pas seulement un bilan macabre. Ils constituent aussi un terrible réquisitoire contre l’échec des politiques publiques lorsqu’elles laissent une partie de la population sans perspectives suffisamment solides pour croire encore en son avenir.
On peut multiplier les communiqués, renforcer les frontières et surveiller les côtes. Mais aucune barrière ne sera suffisamment haute tant que le désespoir restera plus fort que l’espoir.
Ces morts ne doivent pas être condamnés à devenir de simples statistiques. Ils doivent obliger le pouvoir à répondre à une question simple, mais redoutable : qu’est-ce qui pousse un être humain à risquer la mort pour quitter son pays ?
Car lorsque la mer devient, pour les plus démunis, la dernière chance d’une vie meilleure, ce n’est plus seulement une crise migratoire : c’est le symptôme d’une crise profonde de société.

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