

Chouaib Sahnoun
La décision d’Aziz Akhannouch de ne pas briguer un nouveau mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants (RNI) dépasse largement le cadre d’un simple choix partisan. Dans un champ politique marocain marqué par la longévité presque immuable de ses chefs, ce retrait volontaire agit comme un signal politique rare, presque dérangeant. Il introduit une notion trop souvent absente : la finitude du pouvoir partisan. Une rupture symbolique qui, par effet de contraste, met crûment en lumière l’immobilisme d’autres formations prisonnières d’un leadership fossilisé.
Car le véritable enjeu n’est plus celui des individus, mais du système qu’ils incarnent et perpétuent. Abdellilah Benkirane au Parti de la justice et du développement (PJD), Nabil Benabdallah au Parti du progrès et du socialisme (PPS), Driss Lachguar à l’Union socialiste des forces populaires (USFP) : trois visages, trois partis historiques, mais une même logique. Celle d’une direction hyperpersonnalisée, prolongée au nom de la mémoire militante, mais qui finit par produire l’effet inverse de celui recherché : la stagnation, voire l’asphyxie.
La longévité politique devient un problème lorsqu’elle étouffe les générations intermédiaires, neutralise les ambitions nouvelles et transforme le parti en simple prolongement de l’ego de son chef. Le collectif s’efface au profit d’un territoire de conservation du pouvoir. Le parti cesse d’être un laboratoire d’idées et de renouvellement pour devenir un musée vivant, figé dans ses gloires passées. Dans ce contexte, le retrait d’Akhannouch agit comme un miroir brutal tendu à toute la classe politique. Il ne s’agit nullement d’idéaliser son bilan ou son leadership, mais de reconnaître la portée institutionnelle du geste : admettre que le pouvoir partisan a une durée, et que la transmission est un acte politique en soi. C’est précisément ce qui fait défaut ailleurs.
Au PJD, Abdelilah Benkirane oscille entre la nostalgie des victoires passées et une gestion confuse du déclin. Ses sorties verbales, souvent théâtrales, continuent de structurer l’imaginaire du parti, mais elles empêchent surtout l’émergence d’un leadership crédible, capable de penser l’après-défaite et de parler à une nouvelle génération d’électeurs. Le parti semble prisonnier de son ancien chef, incapable de tourner la page sans lui.
Au PPS, Nabil Benabdallah incarne une inertie presque doctrinale. Riche d’une histoire idéologique et militante, le parti peine à se repositionner dans un champ politique profondément recomposé. La continuité du leadership donne l’illusion de la stabilité et de la cohérence, mais masque en réalité une lente érosion de l’influence et de la capacité de proposition. On maintient la façade pendant que l’intérieur se vide.
Quant à l’USFP de Driss Lachguar, il illustre tragiquement le déclassement d’une formation autrefois centrale. Jadis force de combat et de transformation sociale, le parti se contente aujourd’hui de gérer les restes de son héritage. Là encore, la direction prolongée agit comme un frein majeur à toute reconstruction : on administre le passé au lieu de préparer l’avenir.
Ces dirigeants disposent d’une légitimité historique incontestable. Ils ont traversé des périodes complexes, structuré des organisations et porté des combats parfois décisifs. Mais la légitimité du passé ne suffit plus à fonder l’autorité du présent. En démocratie, l’expérience doit nourrir la transition, non la bloquer. Le problème n’est donc pas leur existence politique, mais leur permanence obsessionnelle. Un parti qui ne sait pas organiser le départ de ses dirigeants est un parti incapable d’organiser la transmission du pouvoir. Et un parti incapable de transmettre ne peut prétendre gouverner une société jeune, mobile, connectée et exigeante.
Le Maroc est un pays dont la majorité de la population a moins de 35 ans. Pourtant, la scène partisane reste dominée par des figures dont l’âge politique dépasse largement celui de leurs électeurs. Ce décalage alimente la défiance, l’abstention et la dépolitisation. La crise de la politique marocaine est avant tout une crise de renouvellement. Le départ volontaire, acte politique majeur et courageux, rappelle une évidence trop souvent oubliée : le pouvoir n’est pas une propriété privée, mais une responsabilité temporaire. Il transforme l’autorité en héritage collectif plutôt qu’en capital personnel.
En ce sens, la décision d’Aziz Akhannouch crée un précédent utile, presque subversif dans un système habitué à la reproduction des mêmes élites. La question est désormais simple et brutale : les autres dirigeants historiques auront-ils le courage politique d’accomplir le même geste ? Non par mimétisme, mais par lucidité. Car un parti ne meurt pas lorsque son leader s’en va. Il meurt lorsque son leader refuse obstinément de partir.




