
Le Maroc avance à pas mesurés mais déterminés vers une nouvelle étape de sa souveraineté énergétique. Entre exploration gazière, développement d’infrastructures et investissements dans les technologies d’avenir comme l’hydrogène ou le stockage géologique, le Royaume cherche à bâtir un système énergétique plus résilient et moins carboné.
Dans un entretien accordé au Matin, la directrice générale de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), Amina Benkhadra, dresse un état des lieux détaillé des projets en cours et des perspectives de production nationale de gaz.
Un potentiel gazier encore sous-exploité.
Selon la patronne de l’ONHYM, le Maroc dispose d’un potentiel gazier « significatif », réparti sur plusieurs bassins sédimentaires à la fois à terre et en mer. Ces ressources couvrent des formations géologiques très anciennes, allant du Paléozoïque au Néogène, ce qui explique la diversité des types de gaz susceptibles d’être exploités.
Plusieurs régions concentrent aujourd’hui les efforts d’exploration et de développement.
Le Gharb, un bassin historique toujours actif.
Le bassin du Gharb demeure l’un des principaux pôles gaziers du pays. Il s’agit d’ailleurs de la première zone où du gaz a été découvert en Afrique du Nord.
Malgré des gisements généralement peu profonds et de taille modeste, leur exploitation reste rentable grâce à un réseau de gazoducs déjà développé et à une forte demande industrielle locale. Les unités industrielles de la région de Kénitra ,notamment dans l’automobile, le papier et les matériaux de construction , figurent parmi les principaux consommateurs.
Essaouira, un bassin historique au potentiel intact.
Autre zone stratégique : le bassin d’Essaouira. Producteur de gaz et de condensats depuis les années 1980, il alimente notamment les installations de l’Office Chérifien des Phosphates (OCP), en particulier le centre minier de Youssoufia.
Malgré son ancienneté, ce bassin conserve un potentiel non négligeable et continue de faire l’objet de travaux de confirmation et d’évaluation.
Tendrara, futur pôle gazier du nord-est.
Le projet le plus prometteur se situe toutefois dans la région de Tendrara, au nord-est du pays. Les succès d’exploration menés par l’ONHYM et la société britannique Sound Energy ont conduit à l’octroi d’une concession d’exploitation.
La première phase du projet prévoit une mise en production en 2026 grâce à un système de micro-GNL destiné aux industriels. Dans un second temps, le gaz devrait alimenter les centrales électriques de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE).
D’autres bassins encore à l’étude.
Au-delà de ces zones, plusieurs bassins restent en phase d’exploration : Zag, Boudenib, Missour, Doukkala ou encore Tadla.
Dans le bassin de Guercif, les opérations sont notamment menées par la société britannique Predator Oil & Gas.
L’Atlantique marocain, nouvelle frontière énergétique.
Le potentiel gazier marocain ne se limite pas aux terres émergées. L’offshore atlantique suscite également un intérêt croissant.
Au nord, la découverte du gisement d’Anchois dans la zone de Lixus a confirmé les perspectives prometteuses de cette région.
Plus au sud, un forage réalisé en 2014 au large de Boujdour a révélé la présence d’accumulations de gaz et de condensats dans les turbidites du Crétacé, renforçant l’intérêt des compagnies internationales pour les eaux marocaines.
Aujourd’hui, l’ONHYM collabore avec treize partenaires internationaux afin d’intensifier les investissements dans l’exploration.
Le gazoduc Maghreb-Europe, pivot de la sécurité énergétique
Au-delà de l’exploration, le Maroc développe également ses infrastructures gazières. Depuis 2021, l’ONHYM a repris le contrôle du Gazoduc Maghreb‑Europe (GME), après l’arrêt unilatéral du transit du gaz algérien vers l’Espagne.
Face à cette situation, le Royaume a mis en place une solution technique inédite : importer du gaz naturel liquéfié sur le marché international, le regazéifier en Espagne, puis l’acheminer vers le Maroc en flux inversé via le gazoduc.
Cette opération a été rendue possible grâce à un accord technique avec l’opérateur espagnol Enagás. Les tests réalisés ont permis de lancer officiellement le « reverse flow » en juin 2022.
Depuis, le système fonctionne de manière stable et assure l’approvisionnement des centrales électriques marocaines.
De nouvelles connexions pour les centrales électriques.
L’ONHYM poursuit également le développement du réseau gazier national. Des projets sont en cours pour connecter le GME à plusieurs pôles de production électrique.
Parmi les chantiers en cours figurent notamment les nouvelles centrales d’Al Wahda et de Tahaddart, ainsi qu’une nouvelle bretelle de 14 kilomètres destinée à renforcer l’alimentation de cette dernière.
Par ailleurs, un futur gazoduc de 120 km devrait relier Tendrara au GME afin d’acheminer la production nationale vers les centrales électriques.
Hydrogène naturel et géothermie : les paris de demain.
En parallèle, l’ONHYM explore d’autres ressources énergétiques susceptibles d’accompagner la transition énergétique du Maroc.
La géothermie fait partie des pistes étudiées, notamment dans le nord-est du pays et dans les provinces du Sud.
L’Office mène également un programme de recherche sur l’hydrogène naturel lancé en 2018. Des traces ont déjà été détectées dans plusieurs bassins comme Khémisset, Benslimane ou Berrechid, avec des concentrations atteignant 1,7 %.
Ces recherches sont menées en partenariat avec l’Université Mohammed VI Polytechnique et la filiale du groupe Engie Storengy.
Le stockage souterrain, nouvel enjeu stratégique.
Autre priorité stratégique : le stockage géologique. Depuis deux ans, l’ONHYM étudie les capacités du sous-sol marocain à accueillir des stockages de gaz, d’hydrogène ou encore de CO₂.
Des études préliminaires ont permis d’identifier plusieurs bassins prometteurs, notamment à Berrechid, Khémisset, Boufekrane, Essaouira ou dans la région pré-rifaine.
Une phase d’étude approfondie doit désormais permettre de cartographier les sites les plus adaptés et de définir une feuille de route opérationnelle incluant les investissements nécessaires.
Le gaz, pilier de la transition énergétique.
Pour les experts, le gaz naturel restera un élément central du système énergétique mondial pendant plusieurs décennies.
Au Maroc, il joue déjà un rôle clé dans la stabilisation du réseau électrique face à l’intermittence des énergies renouvelables.
Dans cette stratégie, plusieurs projets structurants sont en cours, dont le futur Gazoduc Nigeria‑Maroc, appelé à relier treize pays africains le long de la façade atlantique.
À terme, ce corridor énergétique pourrait renforcer l’intégration régionale et positionner le Maroc comme un hub énergétique entre l’Afrique et l’Europe.
En développant simultanément ses ressources nationales, ses infrastructures gazières et les technologies d’avenir comme l’hydrogène ou le captage du carbone, Rabat cherche ainsi à construire un modèle énergétique plus souverain et durable.




