
Chouaib Sahnoun
À chaque Ramadan, les scandales alimentaires ressurgissent, révélant les failles profondes du système de contrôle sanitaire au Maroc. La dernière opération menée par les autorités illustre une réalité inquiétante : la santé du consommateur reste trop souvent exposée à l’anarchie du marché et aux dérives d’un secteur où l’illégalité prospère.
Dans un communiqué publié le 7 mars, la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) a annoncé la fermeture de dix commerces opérant sous l’appellation de « boulangeries » sans disposer de la moindre autorisation sanitaire. Les établissements, situés à Tanger, Larache, Meknès et Kariat Ba Mohamed, utilisaient des produits impropres à la consommation. Dix commerçants ont été interpellés en flagrant délit.
Les perquisitions ont été menées en coordination avec les autorités locales, l’Office national de sécurité sanitaire des aliments (ONSSA), les services de la Protection civile ainsi que les services vétérinaires et administratifs des communes concernées. Cette mobilisation conjointe met en lumière un paradoxe institutionnel : selon un rapport de la Cour des comptes du Maroc, les agents de l’ONSSA ne disposent pas du pouvoir de fermer directement un établissement. Cette décision relève exclusivement des autorités locales, ce qui ralentit parfois les procédures et affaiblit l’efficacité du contrôle.
Le bilan des saisies est alarmant. Les autorités ont confisqué 726 kilogrammes de viande et de poisson avariés, 384 unités de fromage périmé ainsi que plusieurs centaines de kilogrammes de pâtisseries, tartes et confiseries impropres à la consommation. Un suspect a été placé en garde à vue, tandis que neuf autres font l’objet d’une enquête judiciaire sous la supervision du parquet.
Ces cas ne sont pourtant que la partie visible d’un problème beaucoup plus large. Entre la mi-janvier et la mi-février, les commissions locales pilotées par le ministère de l’Intérieur ont mené 43 412 opérations d’inspection à travers le Royaume. Selon le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baitas, ces contrôles ont permis de constater 4 038 infractions, dont 2 937 ont donné lieu à des procès-verbaux transmis à la justice, et de saisir puis détruire près de 273 tonnes de denrées alimentaires impropres à la consommation.
Le mois de Ramadan agit comme un véritable stress-test pour le système de contrôle sanitaire. La demande en produits alimentaires augmente de plus de 18 %, selon le Haut-Commissariat au Plan, ce qui accentue la pression sur les circuits de distribution et ouvre la porte à des opérateurs clandestins attirés par des profits rapides.
Sur le plan juridique, le cadre existe pourtant. La loi n° 28-07 relative à la sécurité sanitaire des produits alimentaires impose depuis 2010 à tout établissement du secteur alimentaire d’obtenir un agrément ou une autorisation sanitaire avant d’exercer. L’ONSSA est chargé de contrôler l’ensemble de la chaîne alimentaire et renforce chaque année ses inspections durant Ramadan, notamment sur les produits les plus consommés.
Mais dans la pratique, l’application de ces règles reste inégale. La Cour des comptes a déjà souligné que le nombre d’établissements agréés demeure « en deçà » des objectifs. Pire encore, certains commerces continuent d’opérer dans une quasi-impunité, protégés par des réseaux informels, la complaisance administrative ou, parfois, par la corruption.
Un exemple récent à Marrakech illustre cette dérive : c’est un simple signalement citoyen via le numéro vert 5757 qui a permis la saisie de plus d’une tonne de produits périmés dans un local insalubre, où des rongeurs morts avaient été retrouvés à proximité des denrées.
Ces affaires posent une question essentielle : comment des produits aussi dangereux peuvent-ils encore circuler sur les marchés et finir dans l’assiette des consommateurs ?
La réponse tient souvent à un mélange de faiblesse des contrôles, manque de moyens et tolérance administrative, auquel s’ajoute parfois la corruption locale. Tant que les sanctions resteront limitées et que les contrôles seront sporadiques, certains opérateurs continueront de jouer avec la santé publique.
Car au-delà des chiffres et des saisies spectaculaires, la réalité est simple : le consommateur marocain demeure le maillon le plus vulnérable d’un système où l’économie informelle et l’absence de contrôle effectif mettent directement sa santé en péril.



