Chouaib Sahnoun
La première fois que j’ai entendu parler de cette “profession”, c’était en prison.
Un jeune homme d’une trentaine d’années est entré dans ma cellule sous la supervision du chef de quartier pour réparer une panne électrique. Comme le veulent les habitudes des détenus, qu’ils soient politiques ou de droit commun, je lui ai posé la question :
“Et quelle est l’accusation portée contre vous, cher monsieur ?”
(Je demande toujours quelle est l’accusation, et non le crime, car ce dernier ne peut être prouvé que par un procès équitable et un jugement définitif.)
Le jeune homme m’a répondu spontanément :
“Je suis un fraqshi.”
Surpris, je me suis tourné vers le chef de quartier et lui ai demandé :
“Qu’est-ce qu’un fraqshi ?”
Il a éclaté de rire avant de répondre :
“C’est une spécialité rare en matière de vol au Maroc, propre au monde rural. Cela concerne le vol de bétail, de jour comme de nuit, dans les étables, les enclos et autres lieux similaires.”
Mon instinct de journaliste, qui ne m’a jamais quitté même en prison, m’a poussé à interroger ce fraqshi :
“D’où vient ce mot étrange ?”
Il a souri et m’a répondu :
“Il n’y a rien à expliquer, professeur. Il vient tout simplement du mot ‘fraqsh’, qui désigne les pattes du bétail.”
Il a ensuite entrepris de m’expliquer les techniques de sélection des victimes, les méthodes de repérage et les stratégies pour guider le troupeau la nuit… des détails que je ne peux pas légalement révéler ou publier ici, car, comme le dirait l’illustre Elias El Maliki, “ça pourrait nous coûter cher”.
Une nouvelle forme de “Fraqshiya”
C’étaient là toutes mes connaissances sur la profession de “Tafraqshit” jusqu’à ce que Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau, nous dévoile la semaine dernière une nouvelle spécialité dans ce domaine.
Il s’agit cette fois d’un type de fraqshiya pratiqué par une catégorie d’”éleveurs influents”. Nous avons identifié seulement 18 d’entre eux, spécialisés dans la récolte de 72 milliards de centimes chacun… en l’espace de quelques semaines !
Et voici les détails de cette affaire qui empêche de dormir tout citoyen ayant encore une once de souci pour l’argent public…
Devant la télévision publique, face à l’opinion publique, au Parquet, à la Brigade nationale de la police judiciaire, à la Cour des comptes et aux inspecteurs des finances, le ministre istiqlalien a déclaré que 18 importateurs de moutons ont reçu 1300 milliards de centimes de subventions de l’État l’année dernière pour importer des ovins, soit 500 dirhams par tête.
Mais au lieu de répercuter cette aide sur les prix, ils ont vendu les moutons à 4000 dirhams l’unité, réalisant ainsi des profits monstrueux et immoraux sur le dos des plus pauvres et des finances publiques…
Les paroles de Baraka sont terminées, mais le débat, lui, ne fait que commencer… avec son lot de colère et de sarcasmes face à tout cet argent qui se disperse impunément.
Trois observations sur ce scandale:
1. Une escroquerie bien ficelée.
Ainsi, ils ont réussi à arnaquer deux cibles à la fois !
La responsabilité ne leur incombe pas uniquement, mais aussi à ce gouvernement, qui leur a ouvert la caverne d’Ali Baba avant de partir préparer sa campagne électorale anticipée.
Et nous savons tous les exigences et les coûts d’une campagne (Que Dieu vienne en aide aux citoyens…).
2. Un crime, pas une simple erreur.
Le scandale révélé par un ministre en poste dans ce gouvernement oligarchique n’est pas une simple erreur de gestion, un manque d’expérience ou une mauvaise estimation. C’est un crime.
Son nom juridique : détournement de fonds publics.
Le Chef du gouvernement et le Ministre de l’Agriculture doivent être tenus pour responsables, tout comme Nizar Baraka devrait répondre de l’accusation de non-dénonciation d’un crime s’il était au courant avant son passage à la télévision…
C’est ce que dit la loi, celle qui envoie chaque jour les Marocains les plus démunis en prison.
À moins qu’il n’existe deux lois au Maroc : une pour les pauvres et une autre pour les riches que nous ne connaissons pas encore dans tous ses détails…
3. Des chiffres choquants
1300 milliards de centimes distribués à seulement 18 fraqshiya…
Cela suscite méfiance, suspicion et indignation.
Jusqu’où vont le monopole, la concentration des richesses, la connivence et les conflits d’intérêts dans ce secteur ?
Nous devons donc identifier ces “héros” de la Tafraqshit, connaître leurs affiliations partisanes, leurs couleurs électorales, leurs réseaux politiques et financiers, la nature de leurs entreprises et surtout s’ils ont payé des impôts sur ce butin amassé sans guerre, sans risque, sans travail ni effort !
(À titre de comparaison : la première banque du Maroc, Attijariwafa Bank, qui emploie des milliers de personnes et opère toute une année, n’a généré que 1000 milliards de centimes de bénéfices.
Pendant ce temps, 18 fraqshiya ont encaissé 1300 milliards de centimes en quelques semaines, soit 72 milliards chacun. Félicitations à eux !)
Une affaire plus rentable que le narcotrafic.
Ce business est plus lucratif que celui du défunt Pablo Escobar en Colombie…
Que Dieu nous en préserve !
Les Marocains ont un proverbe ancien : “L’argent sans surveillance incite au vol.”
Et un autre plus récent : “Celui qui ne s’enrichit pas sous Akhannouch, ne s’enrichira jamais.”
Extrait du podcast de
Tawfiq Bouachrine.