
Chouaib.S
La même semaine, deux scènes politiques radicalement opposées se sont jouées de part et d’autre de la Méditerranée. Au Maroc, les noms de deux ministres, Abdelouafi Laftit et Fatima Ezzahra El Mansouri, ont été associés à des opérations immobilières et foncières dans la région de Marrakech. En France, au même moment, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique publiait les déclarations de patrimoine et d’intérêts de l’ensemble des membres du gouvernement.
Deux pays, deux cultures politiques, deux visions du pouvoir.
Au Maroc, personne n’interdit légalement à un ministre d’acheter, vendre ou investir dans l’immobilier. Mais lorsque ces acquisitions concernent des responsables directement liés à des secteurs sensibles comme l’Intérieur, l’urbanisme ou l’habitat, la question du conflit d’intérêts devient inévitable. Le problème n’est pas seulement juridique ; il est moral, politique et institutionnel.
La réaction de Fatima Ezzahra El Mansouri, qui a porté plainte pour diffamation contre un média, relève de son droit le plus strict. Pourtant, la polémique persiste, précisément parce que le Maroc souffre d’un déficit chronique de transparence publique. Dans un pays où les patrimoines des hauts responsables restent opaques, les rumeurs prospèrent et la confiance s’effondre.
Une élite politique souvent plus riche que l’État qu’elle administre
Depuis plusieurs années, une question revient avec insistance dans l’opinion publique marocaine : comment expliquer que de nombreux ministres, parlementaires, présidents de régions ou hauts responsables affichent des fortunes colossales alors qu’ils ont fait l’essentiel de leur carrière dans la sphère publique ?
Le phénomène dépasse les simples cas individuels. Au Parlement marocain, une part importante des élus appartient au monde des affaires, de l’immobilier, de l’agroalimentaire, du foncier ou du BTP. Certains siègent dans des commissions qui influencent directement les secteurs où ils investissent. Cette confusion entre pouvoir politique et intérêts économiques nourrit un profond malaise.
Le Maroc impose certes des déclarations de patrimoine à certaines catégories de responsables. Mais contrairement à ce qui existe dans plusieurs démocraties, ces déclarations ne sont ni publiques, ni accessibles aux citoyens, ni réellement soumises à un contrôle indépendant rigoureux. Résultat : l’exercice ressemble davantage à une formalité administrative qu’à un véritable mécanisme de reddition des comptes.
La France, imparfaite mais plus transparente
La comparaison avec la France est révélatrice. Depuis le scandale de Jérôme Cahuzac en 2013, la transparence patrimoniale est devenue une exigence centrale de la vie publique française. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique vérifie et publie les patrimoines des ministres, députés et hauts responsables.
Les écarts de richesse existent évidemment en France, et les conflits d’intérêts n’ont pas disparu. Mais les citoyens peuvent consulter les déclarations, les médias enquêter et les institutions contrôler. Cette visibilité agit comme un garde-fou.
Fait frappant : plusieurs ministres français disposent de patrimoines relativement modestes comparés à certains responsables du Sud de la Méditerranée. Des figures importantes de l’État français possèdent quelques biens immobiliers, de l’épargne ou des placements classiques, loin des empires fonciers ou des fortunes tentaculaires souvent évoquées au Maroc.
Les pays scandinaves et Singapour : la culture de la probité
La véritable référence en matière de transparence ne se trouve cependant ni à Paris ni à Bruxelles, mais dans les pays scandinaves et à Singapour.
En Suède, en Norvège ou au Danemark, la culture politique repose sur une idée simple : l’argent public exige une exemplarité publique. Les patrimoines, revenus et parfois même les déclarations fiscales des responsables sont accessibles. Le moindre soupçon de favoritisme peut entraîner une démission immédiate.
À Singapour, l’État a choisi une autre approche : rémunérer très largement les hauts responsables tout en appliquant une tolérance zéro face à la corruption et aux conflits d’intérêts. Les sanctions y sont rapides et sévères, quel que soit le rang du responsable concerné.
Au Maroc, la transparence reste bloquée par le système lui-même
Le problème marocain est plus profond qu’une simple absence de lois. Il touche à la structure même du pouvoir. Beaucoup de partis politiques sont aujourd’hui dominés par des notables fortunés, des hommes d’affaires ou des réseaux d’influence locaux. Pour certains, la politique n’est plus un engagement au service du citoyen, mais un levier de protection économique et d’expansion patrimoniale.
Le Parlement est alors perçu non comme un lieu de représentation démocratique, mais comme une extension des intérêts privés. Quant aux fonctions ministérielles, elles donnent accès à l’information stratégique, au foncier, aux marchés publics et aux centres de décision.
Cette situation alimente une fracture dangereuse entre les citoyens et leurs institutions. Dans un contexte de crise sociale, de chômage des jeunes et de montée des inégalités, voir certains responsables accumuler richesses et privilèges nourrit colère, cynisme et défiance.
Sans transparence, la démocratie perd sa crédibilité
L’exigence de transparence n’est pas un luxe occidental ni une obsession médiatique. C’est une condition minimale de crédibilité démocratique. Publier les patrimoines, contrôler les conflits d’intérêts, limiter les cumuls entre affaires et politique, renforcer les institutions de contrôle : tout cela protégerait autant l’État que les responsables honnêtes.
Car l’opacité détruit tout : la confiance, la légitimité et l’idée même d’intérêt général.
Le Maroc n’a pas seulement besoin de nouveaux discours sur la moralisation de la vie publique. Il a besoin d’un véritable choc de transparence. Tant que les citoyens auront le sentiment que certains utilisent la politique pour s’enrichir davantage plutôt que pour servir le pays, la défiance continuera de miner les institutions.
Et la question demeurera entière : existe-t-il réellement une volonté politique d’ouvrir les coffres, les patrimoines et les conflits d’intérêts au regard des Marocains ?
La même semaine, deux scènes politiques radicalement opposées se sont jouées de part et d’autre de la Méditerranée. Au Maroc, les noms de deux ministres, Abdelouafi Laftit et Fatima Ezzahra El Mansouri, ont été associés à des opérations immobilières et foncières dans la région de Marrakech. En France, au même moment, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique publiait les déclarations de patrimoine et d’intérêts de l’ensemble des membres du gouvernement.
Deux pays, deux cultures politiques, deux visions du pouvoir.
Au Maroc, personne n’interdit légalement à un ministre d’acheter, vendre ou investir dans l’immobilier. Mais lorsque ces acquisitions concernent des responsables directement liés à des secteurs sensibles comme l’Intérieur, l’urbanisme ou l’habitat, la question du conflit d’intérêts devient inévitable. Le problème n’est pas seulement juridique ; il est moral, politique et institutionnel.
La réaction de Fatima Ezzahra El Mansouri, qui a porté plainte pour diffamation contre un média, relève de son droit le plus strict. Pourtant, la polémique persiste, précisément parce que le Maroc souffre d’un déficit chronique de transparence publique. Dans un pays où les patrimoines des hauts responsables restent opaques, les rumeurs prospèrent et la confiance s’effondre.
Une élite politique souvent plus riche que l’État qu’elle administre
Depuis plusieurs années, une question revient avec insistance dans l’opinion publique marocaine : comment expliquer que de nombreux ministres, parlementaires, présidents de régions ou hauts responsables affichent des fortunes colossales alors qu’ils ont fait l’essentiel de leur carrière dans la sphère publique ?
Le phénomène dépasse les simples cas individuels. Au Parlement marocain, une part importante des élus appartient au monde des affaires, de l’immobilier, de l’agroalimentaire, du foncier ou du BTP. Certains siègent dans des commissions qui influencent directement les secteurs où ils investissent. Cette confusion entre pouvoir politique et intérêts économiques nourrit un profond malaise.
Le Maroc impose certes des déclarations de patrimoine à certaines catégories de responsables. Mais contrairement à ce qui existe dans plusieurs démocraties, ces déclarations ne sont ni publiques, ni accessibles aux citoyens, ni réellement soumises à un contrôle indépendant rigoureux. Résultat : l’exercice ressemble davantage à une formalité administrative qu’à un véritable mécanisme de reddition des comptes.
La France, imparfaite mais plus transparente
La comparaison avec la France est révélatrice. Depuis le scandale de Jérôme Cahuzac en 2013, la transparence patrimoniale est devenue une exigence centrale de la vie publique française. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique vérifie et publie les patrimoines des ministres, députés et hauts responsables.
Les écarts de richesse existent évidemment en France, et les conflits d’intérêts n’ont pas disparu. Mais les citoyens peuvent consulter les déclarations, les médias enquêter et les institutions contrôler. Cette visibilité agit comme un garde-fou.
Fait frappant : plusieurs ministres français disposent de patrimoines relativement modestes comparés à certains responsables du Sud de la Méditerranée. Des figures importantes de l’État français possèdent quelques biens immobiliers, de l’épargne ou des placements classiques, loin des empires fonciers ou des fortunes tentaculaires souvent évoquées au Maroc.
Les pays scandinaves et Singapour : la culture de la probité
La véritable référence en matière de transparence ne se trouve cependant ni à Paris ni à Bruxelles, mais dans les pays scandinaves et à Singapour.
En Suède, en Norvège ou au Danemark, la culture politique repose sur une idée simple : l’argent public exige une exemplarité publique. Les patrimoines, revenus et parfois même les déclarations fiscales des responsables sont accessibles. Le moindre soupçon de favoritisme peut entraîner une démission immédiate.
À Singapour, l’État a choisi une autre approche : rémunérer très largement les hauts responsables tout en appliquant une tolérance zéro face à la corruption et aux conflits d’intérêts. Les sanctions y sont rapides et sévères, quel que soit le rang du responsable concerné.
Au Maroc, la transparence reste bloquée par le système lui-même
Le problème marocain est plus profond qu’une simple absence de lois. Il touche à la structure même du pouvoir. Beaucoup de partis politiques sont aujourd’hui dominés par des notables fortunés, des hommes d’affaires ou des réseaux d’influence locaux. Pour certains, la politique n’est plus un engagement au service du citoyen, mais un levier de protection économique et d’expansion patrimoniale.
Le Parlement est alors perçu non comme un lieu de représentation démocratique, mais comme une extension des intérêts privés. Quant aux fonctions ministérielles, elles donnent accès à l’information stratégique, au foncier, aux marchés publics et aux centres de décision.
Cette situation alimente une fracture dangereuse entre les citoyens et leurs institutions. Dans un contexte de crise sociale, de chômage des jeunes et de montée des inégalités, voir certains responsables accumuler richesses et privilèges nourrit colère, cynisme et défiance.
Sans transparence, la démocratie perd sa crédibilité
L’exigence de transparence n’est pas un luxe occidental ni une obsession médiatique. C’est une condition minimale de crédibilité démocratique. Publier les patrimoines, contrôler les conflits d’intérêts, limiter les cumuls entre affaires et politique, renforcer les institutions de contrôle : tout cela protégerait autant l’État que les responsables honnêtes.
Car l’opacité détruit tout : la confiance, la légitimité et l’idée même d’intérêt général.
Le Maroc n’a pas seulement besoin de nouveaux discours sur la moralisation de la vie publique. Il a besoin d’un véritable choc de transparence. Tant que les citoyens auront le sentiment que certains utilisent la politique pour s’enrichir davantage plutôt que pour servir le pays, la défiance continuera de miner les institutions.
Et la question demeurera entière : existe-t-il réellement une volonté politique d’ouvrir les coffres, les patrimoines et les conflits d’intérêts au regard des Marocains ?



