
Chouaib Sahnoun
Un verdict glaçant est tombé à Fès. Lundi, le tribunal de la ville a condamné un psychiatre à vingt ans de réclusion criminelle pour avoir drogué, manipulé et violé dix de ses patientes. Une affaire d’une gravité exceptionnelle qui a bouleversé l’opinion publique marocaine et ravivé le débat sur la protection des victimes de violences sexuelles.
Une autorité médicale détournée en instrument de domination
Au cœur du dossier : un médecin accusé d’avoir exploité la vulnérabilité psychologique de ses patientes pour les placer sous emprise. Selon les éléments révélés au procès, il leur prescrivait volontairement des substances hallucinogènes et des stupéfiants afin de créer une dépendance chimique. Cette « soumission chimique » lui aurait permis de contrôler leurs faits et gestes, jusqu’à les contraindre à participer à des rapports sexuels, parfois collectifs.
Les enquêteurs ont mis au jour un système organisé mêlant manipulation psychologique, addiction forcée à la cocaïne et à l’héroïne, et exploitation sexuelle répétée. L’une des victimes a affirmé avoir été poussée à vendre son appartement pour financer une consommation de drogues devenue incontrôlable, alimentée par celui-là même qui était censé la soigner.
Des vidéos accablantes et un réseau de complices
L’affaire a éclaté lorsque l’épouse du praticien a découvert sur son téléphone portable des vidéos compromettantes tournées au domicile conjugal. Ces enregistrements ont servi de point de départ à une vaste enquête, révélant l’un des scandales médicaux les plus choquants qu’ait connus le pays.
Plusieurs complices ont été condamnés. Un photographe a écopé de six ans de prison, un cousin du médecin ,chargé de l’approvisionnement en stupéfiants ,de cinq ans. Un infirmier ainsi que le propriétaire d’un riad où se tenaient certaines soirées ont été condamnés à un an d’emprisonnement.
« J’avais peur » : la parole fragile des victimes
À l’audience, les témoignages ont dressé le portrait d’un homme alternant discours thérapeutique et rituels présentés comme des soins. Une victime a confié aux juges : « J’avais un profond sentiment de peur », alors que le psychiatre lui répétait qu’elle était « en sécurité ».
Ce contraste entre l’image rassurante du médecin et la réalité des abus a profondément choqué. La relation de confiance, pilier de l’acte médical, a ici été détournée pour asseoir une domination totale.
Un silence social encore pesant
Au Maroc, le poids des normes sociales et la crainte de poursuites pour « relations hors mariage » dissuadent encore de nombreuses femmes de porter plainte. Les associations estiment que seule une minorité des victimes de violences sexuelles saisissent la justice. La peur du scandale, de la stigmatisation et des représailles freine la libération de la parole.
Ce procès marque néanmoins un signal fort : l’impunité n’est plus totale, même lorsque l’agresseur appartient à une profession respectée. Mais au-delà de la condamnation individuelle, l’affaire pose une question essentielle : comment renforcer les mécanismes de contrôle, d’écoute et de protection pour éviter que l’autorité médicale ne devienne un outil d’asservissement ?
Une chose est certaine : à Fès, la blouse blanche a perdu son aura d’intouchabilité.





