
Chouaib Sahnoun
Khaled Shili, ministre tunisien de la Défense, et Saïd Chengriha, chef d’état-major algérien, à Alger, 7 octobre 2025
Deux mois de silence pesant, puis la déflagration. L’accord militaire signé en toute discrétion le 7 octobre 2025 entre la Tunisie et l’Algérie ressurgit brutalement dans l’espace public, déclenchant une tempête politique d’une rare intensité. Face à la polémique, le président tunisien Kaïs Saïed entre en scène, furieux, dénonçant des documents « fictifs », « fabriqués » et « manipulés de l’étranger ». Mais le mal est déjà fait : les Tunisiens découvrent, médusés, le contenu présumé d’un accord qui pourrait durablement entamer leur souveraineté nationale.
Le silence comme méthode de gouvernement
Lorsque Khaled Shili et le général Saïd Chengriha apposent leurs signatures à Alger, la presse algérienne relaie partiellement l’événement, fidèle à la tradition de communication sélective de la junte militaire. Côté tunisien, en revanche, c’est le blackout total. Aucun communiqué, aucun débat parlementaire, aucune tentative d’explication à l’opinion publique.
Ce mutisme institutionnel alimente les accusations d’autoritarisme visant Kaïs Saïed, dont la gouvernance repose de plus en plus sur le fait accompli et la marginalisation de toute forme de contre-pouvoir. La société civile, des médias indépendants et même certains officiers tunisiens, selon plusieurs sources, tentent en vain d’obtenir le texte de l’accord. En vain.
Mi-décembre 2025, le document fuite. Il circule sur les réseaux sociaux et dans les médias d’opposition, notamment sur Zitouna TV. Le 18 décembre, après des manifestations dans plusieurs villes, Kaïs Saïed convoque la cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, au palais de Carthage. Le ton est martial : ceux qui diffusent ces informations seraient des « traîtres », des agents « inféodés à l’étranger ». Gouverner par la menace devient la réponse présidentielle à une crise de confiance majeure.
Une souveraineté en pointillés
Officiellement, le ministère de la Défense tunisien tente de minimiser la portée de l’accord, le présentant comme un simple prolongement de celui de 2001, axé sur la lutte antiterroriste et la sécurisation des frontières. Mais les documents révélés racontent une tout autre histoire.
Ils évoquent un partage permanent de renseignements militaires, des patrouilles conjointes et un contrôle intégré des frontières. Plus inquiétant encore : une clause autoriserait les forces algériennes à pénétrer jusqu’à 50 kilomètres à l’intérieur du territoire tunisien lors d’opérations dites de poursuite. Selon une analyse publiée le 20 décembre 2025 par l’Institut Géopolitique Horizons, cette zone couvrirait plus de 50 500 km², soit près d’un tiers du territoire tunisien.
Des villes entières — Ghardimaou, Tabarka, Jendouba, Kasserine — se retrouveraient de facto dans une zone d’intervention étrangère. L’accord prévoirait en outre que la Tunisie prenne en charge l’intégralité des coûts de toute opération algérienne : Logistique, hébergement, déploiement. Une clause d’exclusivité interdirait même à Tunis de conclure des accords sécuritaires avec d’autres pays sans l’aval d’Alger. Une ligne rouge pour tout État souverain.
Alger, la peur kabyle et la tentation hégémonique
Pour l’Institut Géopolitique Horizons, la lutte antiterroriste n’est qu’un prétexte. L’accord s’inscrirait dans une logique plus large de prévention face à la question kabyle. Le calendrier est troublant : la signature intervient 66 jours avant la proclamation, le 14 décembre 2025, de l’indépendance de la République fédérale kabyle par Ferhat Mehenni.
La junte algérienne aurait anticipé un possible repli de militants kabyles vers les zones frontalières tunisiennes, notamment autour de Ghardimaou ,haut lieu historique du FLN durant la guerre d’indépendance algérienne. Ironie de l’histoire : ce sanctuaire d’hier deviendrait, aux yeux d’Alger, une menace aujourd’hui.
Pour le régime des généraux, obsédé par le contrôle et la survie, il n’est pas question de tolérer un nouveau front, fût-il politique, à ses portes. Quitte à exporter sa doctrine sécuritaire et à traiter un pays voisin comme une profondeur stratégique.
Kaïs Saïed, entre discours souverainiste et reddition silencieuse
Dans les rues de Tunis et sur les réseaux sociaux, un mot revient avec insistance : vassalisation. Voir des troupes étrangères autorisées à opérer sur le sol national, aux frais du contribuable tunisien, renvoie moins à un partenariat qu’à une relation de tutelle.
Le contraste est d’autant plus saisissant que, quelques jours auparavant, Kaïs Saïed célébrait l’anniversaire de la révolution de 2011 par un discours lyrique sur l’indépendance nationale et le rejet de toute domination étrangère. Une rhétorique creuse, désormais en totale contradiction avec la réalité politique.
Le mensonge partagé comme stratégie
Fait révélateur : Alger aussi nie l’authenticité des documents. Officiellement, certaines clauses seraient même contraires à la Constitution algérienne, qui soumet toute intervention militaire extérieure à une autorisation parlementaire. En coulisses, des officiers algériens critiqueraient l’image d’une armée transformée en force d’intervention « louée » par un pays voisin. Preuve que la junte elle-même n’est pas monolithique.
Mais une chose est certaine : personne ne publie le texte officiel. Ni Tunis, ni Alger. Dans une Tunisie étranglée économiquement, isolée diplomatiquement et fragilisée par la réduction de l’aide internationale, l’Algérie apparaît comme un recours par défaut. Un recours coûteux, politiquement et symboliquement.
Un accord signé dans l’ombre, une démocratie encore plus affaiblie
En verrouillant sécuritairement le pays, Kaïs Saïed semble surtout vouloir se prémunir contre une opposition exilée et une contestation sociale grandissante. L’Algérie, elle, avance ses pions avec la froideur d’un régime militaire habitué à instrumentaliser la peur pour étendre son influence régionale.
Sans transparence, sans débat, sans vérité officielle, les Tunisiens restent prisonniers du flou. Et ce flou, savamment entretenu, nourrit toutes les inquiétudes. L’affaire ne fait que commencer ,et elle pourrait bien devenir le symbole d’une souveraineté bradée au nom de la survie politique.
Quand les accords se signent en secret, ce ne sont pas les terroristes qui gagnent du terrain, mais les régimes qui ont peur de leurs propres peuples.




