
Chouaib.S
Le déplacement du fils du maréchal Khalifa Haftar à Rabat, marqué par des échanges avec les responsables militaires marocains, intervient dans un contexte régional sensible. Au-delà de la coopération militaire affichée, cette visite soulève des interrogations sur les équilibres géopolitiques au Maghreb et sur la réaction de l’Algérie, particulièrement attentive aux évolutions du dossier libyen.
Depuis le dimanche 11 octobre, Khaled Haftar, chef d’état-major des forces relevant du commandement de l’Est libyen, effectue une visite officielle au Maroc. Fils du maréchal Khalifa Haftar, il représente un acteur majeur de l’appareil militaire qui contrôle l’est et une partie du sud de la Libye, un pays toujours profondément divisé entre des centres de pouvoir concurrents. Ce déplacement ne saurait être réduit à une simple visite de courtoisie militaire. Il intervient dans une région où les rivalités d’influence, les préoccupations sécuritaires et les ambitions diplomatiques s’entrecroisent. Pour Rabat, l’enjeu consiste à entretenir des relations avec les différentes composantes du paysage politique libyen. Pour Khaled Haftar, cette visite peut également contribuer à renforcer la reconnaissance extérieure du camp de l’Est et à diversifier ses relations avec les puissances régionales.
Rabat renforce ses contacts avec le camp de l’Est libyen.
Lundi, Khaled Haftar a rencontré le général Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales et commandant de la Zone Sud. Selon les informations attribuées à l’agence libyenne d’information, les discussions ont notamment porté sur le renforcement de la coordination et de la coopération militaires.
La portée de cette rencontre mérite attention. En recevant un haut responsable militaire du camp de l’Est, le Maroc entretient un canal de communication avec l’un des principaux pôles de pouvoir libyens, sans que cette démarche signifie nécessairement un alignement politique sur les positions de Khalifa Haftar.
Rabat dispose, en effet, d’un précédent diplomatique important dans le dossier libyen. En accueillant les négociations qui ont abouti à l’accord de Skhirat en décembre 2015, le Royaume s’était imposé comme un espace de dialogue entre les protagonistes libyens. Si cet accord n’a pas permis de mettre fin durablement aux divisions institutionnelles, il a consacré le rôle du Maroc dans les efforts de recherche d’une solution politique.
La question est désormais de savoir si cette nouvelle ouverture militaire peut contribuer à relancer les contacts entre les différentes parties libyennes ou si elle restera essentiellement bilatérale.
Quelle réaction d’Alger face à cette initiative marocaine ?
C’est l’un des aspects les plus sensibles de cette visite. L’Algérie suit de près les évolutions en Libye, pays voisin avec lequel elle partage une frontière et des préoccupations sécuritaires majeures. La stabilité libyenne représente un enjeu direct pour la sécurité des frontières, la lutte contre les trafics transfrontaliers et l’équilibre régional. Dans ce contexte, le renforcement des relations entre Rabat et les responsables militaires de l’Est libyen pourrait être observé avec attention à Alger. Le Maroc et l’Algérie entretiennent des relations particulièrement tendues, notamment en raison du conflit du Sahara occidental et de la rupture de leurs relations diplomatiques en 2021. Toutefois, il convient de distinguer les conséquences géopolitiques possibles de la visite d’une réaction officielle effectivement exprimée par Alger. En l’absence d’une déclaration algérienne vérifiée spécifiquement consacrée à ce déplacement, il serait hasardeux d’affirmer que les autorités algériennes ont condamné cette initiative, qu’elles la considèrent comme une menace ou qu’elles y voient une manœuvre dirigée contre leurs intérêts. Une chose est néanmoins certaine : dans un Maghreb marqué par la compétition diplomatique entre Rabat et Alger, tout rapprochement susceptible de modifier les rapports d’influence régionaux peut susciter des interrogations stratégiques. Pour l’Algérie, l’évolution des relations entre le Maroc et le camp de l’Est libyen pourrait ainsi constituer un dossier à suivre, particulièrement si les échanges militaires débouchent sur des accords concrets. Mais il faudra disposer d’éléments supplémentaires pour déterminer si cette visite modifie réellement les équilibres existants.
Une diplomatie marocaine entre médiation et intérêts stratégiques.
Le Maroc défend officiellement une solution politique à la crise libyenne fondée sur le dialogue et la réconciliation entre les différentes parties. Cette orientation suppose de maintenir des contacts avec les acteurs influents, y compris ceux qui ne contrôlent pas les institutions reconnues internationalement ou qui s’opposent aux autorités établies à Tripoli. Cette approche comporte néanmoins un défi : préserver l’équilibre entre les relations bilatérales et la crédibilité d’une médiation qui se veut inclusive.
En effet, la stabilisation de la Libye ne peut reposer uniquement sur les relations entre les responsables militaires. Elle exige également des compromis politiques, une réunification des institutions, des garanties de sécurité et une réduction des ingérences extérieures qui contribuent à prolonger les divisions.
Le Maroc a donc intérêt à ce que ses relations avec les responsables de l’Est libyen puissent servir de passerelle vers un dialogue plus large, plutôt que d’alimenter une nouvelle compétition entre les acteurs régionaux.
Le dossier libyen, nouveau terrain de compétition au Maghreb ?
La visite de Khaled Haftar intervient dans un environnement régional où la Libye demeure un enjeu stratégique pour plusieurs puissances. Les acteurs étrangers qui entretiennent des relations avec les différentes factions libyennes poursuivent des objectifs qui peuvent diverger : sécurité, influence diplomatique, intérêts économiques ou positionnement militaire. Il serait cependant prématuré d’attribuer ce déplacement à une initiative des Émirats arabes unis ou de conclure qu’il s’inscrit dans une stratégie concertée contre l’Algérie. De telles hypothèses nécessiteraient des preuves et des éléments vérifiables.
L’enjeu dépasse donc la seule question d’une éventuelle réaction algérienne. Il concerne aussi la capacité du Maroc à maintenir son influence diplomatique en Libye, celle des dirigeants de l’Est libyen à consolider leurs relations internationales et, surtout, les perspectives d’une sortie de crise pour la population libyenne.
Rabat cherche-t-il à consolider son rôle de médiateur tout en développant ses relations militaires avec l’Est libyen ? Alger y verra-t-il un simple contact diplomatique ou un nouvel élément dans la compétition régionale avec le Maroc ? Ces questions restent ouvertes tant que les autorités concernées n’auront pas précisé leurs positions et que les résultats concrets de la visite ne seront pas connus.
Au bout du compte, la véritable mesure de cette initiative sera moins le symbole de la rencontre que ses conséquences. Si elle contribue à rapprocher les protagonistes libyens et à favoriser une solution politique inclusive, elle pourra renforcer les efforts de stabilisation. Si elle se limite à des rapprochements bilatéraux sans perspective de réconciliation, son impact sur la crise libyenne restera incertain.


