
Chouaib.S
Et si l’un des véritables enjeux des élections législatives de 2026 n’était pas seulement le choix des députés, mais la frontière de plus en plus fragile entre conviction religieuse et compétition politique ? Les premières observations du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) mettent en lumière un phénomène qui mérite mieux qu’une simple mention dans un rapport : l’utilisation de références, de symboles et même de lieux religieux dans la bataille électorale.
Présentées le 24 septembre à Rabat par la présidente du CNDH, Amina Bouayach, les conclusions préliminaires font état de 44 cas comportant un recours explicite à des symboles religieux et de six cas liés à des activités de campagne dans des lieux de culte. Le Conseil a également mis en place une veille spécifique de l’espace numérique afin d’identifier les contenus mêlant religion et discours électoral.
Ces chiffres ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’une stratégie concertée d’un parti ou d’un courant politique. Le CNDH n’a d’ailleurs pas désigné de formation politique particulière dans la présentation de ses premières conclusions. Mais ils posent une question démocratique fondamentale : que se passe-t-il lorsque le choix d’un bulletin de vote est présenté comme un choix entre la religion et ceux qui seraient supposément contre elle ?
C’est là que commence l’amalgame.
Une élection devrait opposer des programmes, des bilans, des projets économiques et sociaux, des visions différentes de la gestion publique. Elle ne devrait pas transformer le citoyen en suspect religieux selon le bulletin qu’il glisse dans l’urne.
Or, lorsque l’on affirme qu’un candidat serait « contre l’islam », lorsqu’on présente une formation comme celle qui défendrait davantage la religion qu’une autre, ou lorsqu’on invite implicitement l’électeur à voter en fonction d’un prétendu degré de religiosité, le débat change complètement de terrain. Le concurrent politique devient alors un adversaire moral. Et l’adversaire moral peut rapidement devenir, dans l’imaginaire électoral, un adversaire de la foi.
Le danger est précisément là.
Car la religion ne devrait pas servir de raccourci pour éviter le débat sur les programmes. Il est évidemment parfaitement légitime qu’un citoyen soit croyant, pratiquant et attaché à ses valeurs religieuses. Il est tout aussi légitime qu’un candidat parle de ses convictions. Mais autre chose est de transformer cette conviction en instrument de légitimation électorale.
À partir de quel moment le discours religieux cesse-t-il d’être l’expression d’une conviction personnelle pour devenir une arme politique ?
La question est d’autant plus sensible lorsque des lieux ou des moyens associés au culte sont utilisés dans un contexte électoral. Le CNDH a notamment relevé des situations impliquant des appels au rassemblement électoral à partir du haut-parleur d’une mosquée ainsi que la présence de candidats dans des zaouïas.
Dans ce contexte, le risque n’est pas uniquement juridique ou électoral. Il est aussi culturel et démocratique. Car introduire la religion dans une compétition électorale peut enfermer le débat dans une logique binaire : les « bons croyants » d’un côté, ceux auxquels on attribue une moindre fidélité religieuse de l’autre. Une telle logique ne laisse presque plus de place à la nuance. Elle réduit la pluralité politique à une opposition artificielle entre le « religieux » et le « non-religieux ».
Or une société peut être profondément attachée à sa religion tout en étant politiquement plurielle.
Deux citoyens peuvent partager la même foi, fréquenter la même mosquée, respecter les mêmes pratiques religieuses et pourtant avoir des opinions radicalement différentes sur l’économie, l’éducation, la santé, l’emploi, les libertés publiques ou la gestion des collectivités. La foi peut être commune ; le vote, lui, ne l’est pas nécessairement.
C’est précisément pourquoi l’instrumentalisation politique du religieux constitue une pente glissante. Une fois que la religion devient un argument électoral, il devient tentant de présenter son propre camp comme moralement supérieur et ses adversaires comme suspects sur le terrain des valeurs. Et cette logique peut fonctionner dans les deux sens : utiliser la religion pour sacraliser un choix politique ou utiliser l’accusation d’instrumentalisation religieuse pour discréditer un adversaire. Dans les deux cas, le risque est le même : sortir la compétition politique de son terrain naturel.
Le débat démocratique devrait pourtant répondre à des questions beaucoup plus concrètes : qu’a fait le candidat ? Que propose-t-il ? Comment compte-t-il financer ses promesses ? Quel bilan peut-il présenter ? Quelle politique défend-il pour l’école, l’hôpital, l’emploi, les retraites ou les territoires marginalisés ?
Ce sont ces questions qui devraient déterminer le vote. Pas la capacité d’un candidat à se présenter comme plus religieux que son concurrent.
Le constat du CNDH intervient d’ailleurs dans une réflexion plus large menée par l’institution. En mars 2026, Amina Bouayach avait présenté, devant la Chambre des communes britannique, l’expérience marocaine de structuration du champ religieux et souligné l’importance de préserver la religion de son exploitation politique.
Le rappel est important : protéger la religion contre sa récupération politique, ce n’est pas combattre la religion. C’est précisément refuser de la transformer en instrument de pouvoir.
La nuance mérite d’être défendue avec force.
Le CNDH a, parallèlement, décrit la journée du scrutin comme s’étant déroulée dans une atmosphère « généralement normale », tout en signalant deux incidents dans des bureaux de vote à Tanger, qui doivent faire l’objet d’investigations et d’un examen par les autorités compétentes. Son dispositif d’observation reposait sur 783 observateurs du Conseil, tandis que plus de 3 000 observateurs issus de différentes organisations avaient été accrédités pour suivre le processus électoral.
Il serait donc excessif de réduire les élections de 2026 à la seule question de l’utilisation du religieux. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer cette question comme secondaire. Car lorsqu’une élection commence à être présentée comme un choix entre ceux qui défendent la religion et ceux qui lui seraient hostiles, ce n’est plus seulement le pluralisme politique qui est en jeu. C’est la liberté même de l’électeur de choisir un programme sans avoir à justifier sa foi.
Une démocratie mature ne demande pas au citoyen : « Es-tu avec la religion ou contre elle ? »
Elle lui demande : « Quel projet de société veux-tu soutenir ? »
Et c’est peut-être là la véritable ligne rouge : la religion peut inspirer une conscience ; elle ne devrait pas devenir un bulletin de vote.
Cette version garde donc un angle critique fort, mais évite d’affirmer qu’un parti précis serait responsable de l’instrumentalisation religieuse sans preuve établie.
Et si l’un des véritables enjeux des élections législatives de 2026 n’était pas seulement le choix des députés, mais la frontière de plus en plus fragile entre conviction religieuse et compétition politique ? Les premières observations du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) mettent en lumière un phénomène qui mérite mieux qu’une simple mention dans un rapport : l’utilisation de références, de symboles et même de lieux religieux dans la bataille électorale.
Présentées le 24 septembre à Rabat par la présidente du CNDH, Amina Bouayach, les conclusions préliminaires font état de 44 cas comportant un recours explicite à des symboles religieux et de six cas liés à des activités de campagne dans des lieux de culte. Le Conseil a également mis en place une veille spécifique de l’espace numérique afin d’identifier les contenus mêlant religion et discours électoral.
Ces chiffres ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’une stratégie concertée d’un parti ou d’un courant politique. Le CNDH n’a d’ailleurs pas désigné de formation politique particulière dans la présentation de ses premières conclusions. Mais ils posent une question démocratique fondamentale : que se passe-t-il lorsque le choix d’un bulletin de vote est présenté comme un choix entre la religion et ceux qui seraient supposément contre elle ?
C’est là que commence l’amalgame.
Une élection devrait opposer des programmes, des bilans, des projets économiques et sociaux, des visions différentes de la gestion publique. Elle ne devrait pas transformer le citoyen en suspect religieux selon le bulletin qu’il glisse dans l’urne.
Or, lorsque l’on affirme qu’un candidat serait « contre l’islam », lorsqu’on présente une formation comme celle qui défendrait davantage la religion qu’une autre, ou lorsqu’on invite implicitement l’électeur à voter en fonction d’un prétendu degré de religiosité, le débat change complètement de terrain. Le concurrent politique devient alors un adversaire moral. Et l’adversaire moral peut rapidement devenir, dans l’imaginaire électoral, un adversaire de la foi.
Le danger est précisément là.
Car la religion ne devrait pas servir de raccourci pour éviter le débat sur les programmes. Il est évidemment parfaitement légitime qu’un citoyen soit croyant, pratiquant et attaché à ses valeurs religieuses. Il est tout aussi légitime qu’un candidat parle de ses convictions. Mais autre chose est de transformer cette conviction en instrument de légitimation électorale.
À partir de quel moment le discours religieux cesse-t-il d’être l’expression d’une conviction personnelle pour devenir une arme politique ?
La question est d’autant plus sensible lorsque des lieux ou des moyens associés au culte sont utilisés dans un contexte électoral. Le CNDH a notamment relevé des situations impliquant des appels au rassemblement électoral à partir du haut-parleur d’une mosquée ainsi que la présence de candidats dans des zaouïas.
Dans ce contexte, le risque n’est pas uniquement juridique ou électoral. Il est aussi culturel et démocratique. Car introduire la religion dans une compétition électorale peut enfermer le débat dans une logique binaire : les « bons croyants » d’un côté, ceux auxquels on attribue une moindre fidélité religieuse de l’autre. Une telle logique ne laisse presque plus de place à la nuance. Elle réduit la pluralité politique à une opposition artificielle entre le « religieux » et le « non-religieux ».
Or une société peut être profondément attachée à sa religion tout en étant politiquement plurielle.
Deux citoyens peuvent partager la même foi, fréquenter la même mosquée, respecter les mêmes pratiques religieuses et pourtant avoir des opinions radicalement différentes sur l’économie, l’éducation, la santé, l’emploi, les libertés publiques ou la gestion des collectivités. La foi peut être commune ; le vote, lui, ne l’est pas nécessairement.
C’est précisément pourquoi l’instrumentalisation politique du religieux constitue une pente glissante. Une fois que la religion devient un argument électoral, il devient tentant de présenter son propre camp comme moralement supérieur et ses adversaires comme suspects sur le terrain des valeurs. Et cette logique peut fonctionner dans les deux sens : utiliser la religion pour sacraliser un choix politique ou utiliser l’accusation d’instrumentalisation religieuse pour discréditer un adversaire. Dans les deux cas, le risque est le même : sortir la compétition politique de son terrain naturel.
Le débat démocratique devrait pourtant répondre à des questions beaucoup plus concrètes : qu’a fait le candidat ? Que propose-t-il ? Comment compte-t-il financer ses promesses ? Quel bilan peut-il présenter ? Quelle politique défend-il pour l’école, l’hôpital, l’emploi, les retraites ou les territoires marginalisés ?
Ce sont ces questions qui devraient déterminer le vote. Pas la capacité d’un candidat à se présenter comme plus religieux que son concurrent.
Le constat du CNDH intervient d’ailleurs dans une réflexion plus large menée par l’institution. En mars 2026, Amina Bouayach avait présenté, devant la Chambre des communes britannique, l’expérience marocaine de structuration du champ religieux et souligné l’importance de préserver la religion de son exploitation politique.
Le rappel est important : protéger la religion contre sa récupération politique, ce n’est pas combattre la religion. C’est précisément refuser de la transformer en instrument de pouvoir.
La nuance mérite d’être défendue avec force.
Le CNDH a, parallèlement, décrit la journée du scrutin comme s’étant déroulée dans une atmosphère « généralement normale », tout en signalant deux incidents dans des bureaux de vote à Tanger, qui doivent faire l’objet d’investigations et d’un examen par les autorités compétentes. Son dispositif d’observation reposait sur 783 observateurs du Conseil, tandis que plus de 3 000 observateurs issus de différentes organisations avaient été accrédités pour suivre le processus électoral.
Il serait donc excessif de réduire les élections de 2026 à la seule question de l’utilisation du religieux. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer cette question comme secondaire. Car lorsqu’une élection commence à être présentée comme un choix entre ceux qui défendent la religion et ceux qui lui seraient hostiles, ce n’est plus seulement le pluralisme politique qui est en jeu. C’est la liberté même de l’électeur de choisir un programme sans avoir à justifier sa foi.
Une démocratie mature ne demande pas au citoyen : « Es-tu avec la religion ou contre elle ? »
Elle lui demande : « Quel projet de société veux-tu soutenir ? »
Et c’est peut-être là la véritable ligne rouge : la religion peut inspirer une conscience ; elle ne devrait pas devenir un bulletin de vote.
Cette version garde donc un angle critique fort, mais évite d’affirmer qu’un parti précis serait responsable de l’instrumentalisation religieuse sans preuve établie.




