
Chouaib.S
À écouter les discours et à observer les tractations autour de la formation du prochain gouvernement, une question finit par s’imposer : les Marocains doivent-ils encore attendre un changement de leur quotidien, ou doivent-ils simplement s’habituer à voir les mêmes jeux de pouvoir se reproduire ?
Après chaque élection, le scénario est presque immuable : promesses de changement, engagements sociaux, discours sur l’emploi et le pouvoir d’achat, puis retour aux négociations entre partis pour arracher les portefeuilles les plus convoités.
Le citoyen, lui, attend.
Il attend un emploi. Il attend un hôpital qui fonctionne. Il attend une école à la hauteur des ambitions de ses enfants. Il attend des transports accessibles, des prix supportables et des services publics dignes de ce nom.
Pendant ce temps, le débat politique semble souvent se concentrer sur une autre question : qui aura quel ministère ?
Le pouvoir comme récompense ?
Le problème n’est évidemment pas qu’un parti cherche à participer au gouvernement. C’est le fonctionnement normal d’une démocratie. Le problème apparaît lorsque la distribution des postes semble prendre le pas sur la définition des priorités nationales.
Un ministère ne devrait pas être considéré comme un trophée électoral, encore moins comme une récompense politique. La fonction ministérielle implique du pouvoir, mais surtout une responsabilité considérable : celle de gérer l’argent public et de prendre des décisions qui affectent des millions de citoyens.
Lorsque les rivalités partisanes, les ambitions personnelles et les réseaux d’influence occupent trop de place, le risque est de perdre de vue l’essentiel : le gouvernement n’est pas propriétaire du pays. Il en est le gestionnaire temporaire au nom de la collectivité.
Et l’argent public n’est pas celui des ministres, des partis ou des responsables politiques. C’est celui des contribuables et, plus largement, celui de la Nation.
Pendant que certains négocient des portefeuilles, d’autres comptent leurs dirhams
Il existe un décalage préoccupant entre le langage de la politique et la réalité vécue par une partie de la population.
D’un côté, on parle de milliards d’investissements, de grands projets, de prestige international et de compétitions mondiales. De l’autre, des ménages calculent chaque dépense, des jeunes cherchent désespérément un emploi et des familles continuent de rencontrer des difficultés pour accéder à des soins ou à une éducation de qualité.
C’est dans cet écart que se nourrit la défiance.
Le citoyen peut comprendre qu’un pays ait besoin d’investir. Il peut également être fier d’accueillir une Coupe du monde. Mais il est en droit de demander : combien cela coûtera-t-il, qui en bénéficiera et surtout qu’est-ce que cela changera dans sa vie ?
Le Mondial 2030 : formidable opportunité ou priorité qui écrase les autres ?
Le Mondial 2030 peut constituer un accélérateur considérable pour le Maroc. Mais il ne doit pas devenir une justification permettant de repousser indéfiniment les autres urgences.
Les stades seront-ils remplis ? Les infrastructures seront-elles modernes ? Les touristes seront-ils nombreux ? Très bien.
Mais après 2030, qui paiera l’entretien de ces infrastructures ? Combien d’emplois resteront ? Combien de petites entreprises marocaines auront réellement bénéficié des investissements ? Quels territoires auront été durablement désenclavés ?
Voilà les véritables questions.
Si Faouzi Lekjaa devait occuper un rôle central dans la gestion des finances publiques, l’enjeu serait particulièrement important. La réussite d’un événement mondial ne peut pas être dissociée de la nécessité de préserver les budgets consacrés à la santé, à l’éducation, à l’emploi et à la protection sociale.
Le Maroc ne doit pas choisir entre son rayonnement international et sa population. Il doit être capable de faire les deux.
Des milliards annoncés, mais des résultats encore attendus.
Les annonces budgétaires impressionnent toujours. Les chiffres donnent l’image d’un État qui investit massivement. Mais le citoyen ne vit pas dans les tableaux Excel du ministère des Finances. Il vit dans un dispensaire. Dans une école. Dans un quartier mal desservi. Dans une zone rurale où le transport reste difficile. Dans un foyer où chaque hausse de prix pèse directement sur le budget familial. Un budget consacré à la santé n’a de sens que lorsqu’il se traduit par davantage de médecins, d’infirmiers, d’équipements et de soins accessibles.
Un budget consacré à l’éducation n’a de sens que lorsqu’il améliore réellement les conditions d’apprentissage. Les crédits budgétaires ne soignent pas les malades. Les annonces ne créent pas automatiquement des emplois. Les inaugurations ne garantissent pas un service public efficace.
Et les territoires oubliés ?
Il existe également un autre danger : celui de construire un Maroc à deux vitesses.
Les grandes villes bénéficieront-elles des grands projets liés au Mondial pendant que les zones rurales continueront à attendre des routes, de l’eau, des transports, des écoles et des centres de santé ?
Le développement ne peut pas se limiter aux territoires visibles depuis les écrans de télévision.
Le Maroc qui accueillera le monde en 2030 devra aussi être celui où un citoyen vivant loin des grandes métropoles peut accéder à des services publics décents.
La vraie richesse d’un pays ne se mesure pas au nombre de ministres.
Le prochain gouvernement sera confronté à une exigence simple mais redoutable : prouver qu’il est là pour produire des résultats et non pour distribuer des privilèges.
Les Marocains n’ont pas besoin d’un gouvernement obsédé par les postes. Ils ont besoin d’un gouvernement obsédé par les résultats. Ils ne demandent pas que les responsables politiques soient privés de leurs droits ou de leurs avantages légitimes. Ils demandent simplement que la fonction publique soit placée au-dessus des intérêts particuliers.
La question centrale devrait donc être posée sans détour. :
Combien d’emplois ? Combien d’écoles ? Combien d’hôpitaux ? Combien de logements Combien de routes ? Combien de familles sorties de la précarité ?
Voilà les chiffres qui devraient passionner le débat politique.
Car si, au terme de cinq années, les seuls changements visibles sont ceux des titulaires des fauteuils ministériels, alors le problème ne sera pas seulement politique. Il sera démocratique.
Un gouvernement ne se juge pas au nombre de portefeuilles qu’il distribue, mais au nombre de vies qu’il améliore. Et c’est précisément sur ce terrain que les responsables politiques devront accepter d’être jugés : non pas sur leurs promesses, leurs réseaux ou leurs ambitions, mais sur leurs résultats.





