
Chouaib.S
Partir à l’étranger pour bâtir une vie meilleure n’est plus, pour des millions de jeunes Marocains, un simple projet : c’est devenu une nécessité. Aujourd’hui, plus de deux jeunes sur cinq déclarent vouloir quitter le Royaume dès que l’occasion se présentera. Faute de perspectives, certains empruntent les voies légales de l’émigration, tandis que d’autres continuent de risquer leur vie sur les routes clandestines de la Méditerranée, convaincus que leur avenir ne peut plus s’écrire sur leur propre terre.
Les récentes tentatives de passages massifs vers Sebta ont une nouvelle fois révélé l’ampleur du malaise. Réduire ce phénomène à une simple question migratoire ou sécuritaire serait une grave erreur. Il traduit avant tout le désespoir d’une génération qui ne croit plus aux promesses d’un modèle de développement dont elle ne perçoit ni les bénéfices ni les opportunités.
Cette crise de confiance est, en grande partie, le reflet de l’échec des politiques publiques conduites par un gouvernement souvent critiqué pour les conflits d’intérêts qui entourent plusieurs de ses principaux responsables. Alors que les discours officiels célèbrent les grands projets, les investissements étrangers et les performances macroéconomiques, une grande partie de la jeunesse continue d’affronter le chômage, la précarité, la faiblesse des salaires, l’explosion du coût de la vie et la difficulté d’accéder à un logement.
Plus inquiétant encore, cette perte d’espoir ne touche plus seulement les jeunes sans qualification. Elle gagne désormais les diplômés des grandes écoles, les médecins, les ingénieurs, les chercheurs, les informaticiens, les architectes et les universitaires. Chaque année, des milliers de compétences, formées grâce aux investissements de l’État marocain, choisissent l’Europe, l’Amérique du Nord ou les pays du Golfe, attirées par des rémunérations plus élevées, des conditions de travail plus dignes et des systèmes où le mérite est souvent davantage valorisé.
Cette fuite des cerveaux constitue une véritable hémorragie nationale. Le Maroc investit des milliards de dirhams dans la formation de ses élites pour finalement voir ces dernières renforcer les économies de pays concurrents. Le secteur de la santé en est l’illustration la plus frappante. Malgré un manque chronique de médecins et les ambitions affichées de généraliser la protection sociale, des centaines de praticiens quittent chaque année le Royaume. Le même phénomène frappe les ingénieurs spécialisés, les experts en intelligence artificielle, les développeurs informatiques et les chercheurs.
Pourtant, le Maroc ne manque pas d’atouts. Sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, de grands chantiers structurants ont profondément modernisé le pays. Les infrastructures, l’industrie automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables, le numérique et les préparatifs de la Coupe du monde 2030 témoignent d’une dynamique réelle.
Mais ces avancées ne suffisent pas à masquer les insuffisances de la gouvernance gouvernementale. Les fruits de cette croissance demeurent inégalement répartis et peinent à améliorer concrètement les conditions de vie des jeunes. Beaucoup ont le sentiment que les opportunités profitent davantage à une minorité privilégiée qu’à l’ensemble de la population.
Le sentiment d’injustice est renforcé par la perception persistante que les réseaux d’influence, les passe-droits et les intérêts particuliers continuent de peser lourdement dans l’accès à l’emploi, aux responsabilités et aux marchés économiques. Pour une jeunesse diplômée, l’égalité des chances reste trop souvent un principe affiché plutôt qu’une réalité vécue.
À cela s’ajoute un retard institutionnel difficilement compréhensible : quinze ans après l’adoption de la Constitution de 2011, le Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative n’a toujours pas été pleinement mis en place. Cette absence prive des millions de jeunes d’un espace institutionnel destiné à porter leurs préoccupations et leurs propositions.
Les programmes d’emploi, de formation et d’entrepreneuriat existent, mais leurs résultats demeurent largement en deçà des attentes. Les lourdeurs administratives, les difficultés d’accès au financement et le manque d’accompagnement continuent de décourager de nombreux porteurs de projets.
Le Maroc doit aujourd’hui changer de paradigme. Il ne suffit plus d’annoncer des investissements ou de créer des emplois précaires. Il faut construire une véritable stratégie de confiance fondée sur la méritocratie, la transparence, la justice sociale, la simplification administrative et le soutien effectif à l’innovation. L’université doit être davantage connectée aux besoins réels de l’économie, notamment dans les secteurs de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, des biotechnologies, de la transition énergétique et de l’économie numérique.
La qualité des services publics constitue également un facteur déterminant. Une école performante, une université compétitive, une justice efficace, une administration moderne et un système de santé de qualité sont autant d’éléments qui donnent envie aux talents de rester et de contribuer au développement de leur pays.
La jeunesse marocaine ne réclame ni privilèges ni assistanat. Elle demande simplement que le travail, les compétences et l’effort soient récompensés. Elle aspire à participer aux décisions qui façonnent son avenir et refuse d’être considérée comme une variable d’ajustement ou un simple indicateur statistique.
Le véritable défi du Maroc ne réside pas uniquement dans la réussite des grands projets économiques ou dans l’organisation de la Coupe du monde 2030. Il consiste surtout à restaurer la confiance entre les institutions et une génération qui représente la principale richesse stratégique du pays.
Car un pays qui laisse partir ses médecins, ses ingénieurs, ses chercheurs et ses entrepreneurs compromet durablement son avenir. À l’inverse, un État qui sait offrir à sa jeunesse des perspectives crédibles, une gouvernance exemplaire et une véritable égalité des chances construit les fondations d’un développement durable et d’une stabilité durable.
Le temps presse. Chaque jeune qui choisit l’exil est un talent que le Maroc perd, une compétence qui s’éloigne et une part de son avenir qui s’écrit ailleurs. Le plus grand chantier des prochaines années ne sera donc pas seulement économique : il sera politique, social et moral. Il exigera une gouvernance capable de placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers, afin que les jeunes puissent enfin croire que leur avenir est possible au Maroc.



