
À partir du 15 mars, les automobilistes marocains doivent une nouvelle fois mettre la main au portefeuille. Le prix du litre de gasoil doit dépasser la barre des 13 dirhams, avec une hausse estimée à plus de 2 dirhams, selon plusieurs analyses.Une nouvelle flambée qui frappe de plein fouet les ménages et les transporteurs… mais qui révèle surtout les failles profondes d’un système énergétique livré aux intérêts des lobbies pétroliers.
Officiellement, cette hausse s’explique par la situation géopolitique au Moyen-Orient. Le cours du Platts gasoil est en effet passé d’environ 700 dollars à plus de 1 175 dollars la tonne au début du mois de mars. Pourtant, derrière cet argument international se cache une réalité bien plus dérangeante : la dépendance structurelle du Maroc et l’absence de régulation réelle du marché des carburants.
L’analyste énergétique Zakaria Garti tire la sonnette d’alarme : le Maroc traverse aujourd’hui une crise inquiétante de ses stocks de sécurité.
La loi impose pourtant aux distributeurs de disposer d’au moins 60 jours de réserves afin de protéger l’économie nationale contre les chocs internationaux. Dans la réalité, le pays ne disposerait actuellement que de 15 à 20 jours de stock.
Autrement dit, le Maroc avance à découvert, exposé à la moindre tension géopolitique ou spéculation sur les marchés pétroliers.
La comparaison avec certains pays européens est édifiante. En France, par exemple, les réserves stratégiques peuvent atteindre 120 jours de consommation, constituant un véritable bouclier économique. Au Maroc, au contraire, le consommateur sert de variable d’ajustement.
La fermeture de la SAMIR : une erreur stratégique majeure
Cette vulnérabilité énergétique trouve aussi son origine dans l’arrêt de la raffinerie nationale SAMIR, qui a privé le pays d’un outil stratégique majeur. Les infrastructures de stockage de cette raffinerie pourraient pourtant couvrir près de 90 % des besoins nationaux.
La question devient alors inévitable :
pourquoi cet outil industriel crucial reste-t-il inutilisé alors que le pays subit des hausses permanentes des carburants ?
Pour de nombreux observateurs, la réponse est simple : le système actuel profite largement aux grands distributeurs privés, qui importent directement les carburants et fixent leurs marges dans un marché largement dérégulé depuis la libéralisation de 2015.
Un marché dominé par des intérêts puissants.
Depuis cette libéralisation, les prix à la pompe n’ont cessé de grimper alors que le Conseil de la concurrence lui-même a déjà pointé des soupçons d’ententes entre distributeurs.
Dans ce contexte, la flambée actuelle des prix ressemble moins à une fatalité internationale qu’à la conséquence d’un marché capturé par quelques grands groupes pétroliers.
Résultat :
Les transporteurs voient leurs coûts exploser ;
Les prix des produits alimentaires augmentent ;
Et le pouvoir d’achat des citoyens continue de s’effondrer.
Pendant ce temps, les marges des distributeurs restent confortables.
Des milliards de subventions… sans effet.
Autre paradoxe dénoncé par l’analyste : les aides accordées au secteur du transport, estimées à 8 milliards de dirhams, n’ont pratiquement aucun impact réel pour les citoyens.
Une grande partie de ces fonds serait absorbée par des intermédiaires et des circuits opaques, sans empêcher l’augmentation des prix du transport ou des marchandises.
Pour Zakaria Garti, ces aides devraient être réorientées directement vers les ménages, via le Registre Social Unifié (RSU), afin d’éviter que l’argent public ne serve indirectement à soutenir les marges du secteur pétrolier.
Une fiscalité qui amplifie les hausses.
Le système fiscal actuel contribue également à aggraver la situation. La TVA de 10 % appliquée aux carburants fait mécaniquement augmenter les prix dès que les cours internationaux grimpent.
Une réforme consisterait à instaurer une Taxe Intérieure de Consommation (TIC) fixe, tout en réduisant la TVA. Cela permettrait de stabiliser les prix à la pompe et d’éviter que chaque crise internationale ne se transforme en choc pour les consommateurs marocains.
Le silence des autorités.
Face à cette situation explosive, le silence des responsables politiques interroge. Les ministres de l’Économie et de l’Énergie communiquent abondamment auprès des investisseurs internationaux, mais les Marocains, eux, restent sans explications claires sur le non-respect des obligations de stockage ou sur la régulation du marché.
Cette absence de transparence alimente un sentiment de plus en plus partagé : l’État semble impuissant face aux intérêts puissants qui dominent le secteur pétrolier.
Un pays pris en otage énergétique.
Au final, la nouvelle flambée du gasoil illustre un problème bien plus grave qu’une simple variation des marchés mondiaux. Elle révèle une dépendance énergétique dangereuse, un système de régulation défaillant et l’influence croissante des lobbies pétroliers sur l’économie nationale.
Si aucune réforme structurelle n’est engagée , relance des capacités de stockage, réactivation de la raffinerie nationale, contrôle strict des marges et transparence du marché , le Maroc risque de rester durablement prisonnier d’un modèle énergétique qui pénalise ses citoyens et fragilise son économie.
Et pendant que les Marocains paient la facture, les véritables gagnants de ce système continuent d’opérer dans l’ombre.





