

Chouaib Sahnoun
Les autorités marocaines s’emploient à vendre au monde l’image d’un pays stable, uni et tourné vers l’avenir, en mobilisant le football comme puissant outil de communication politique et diplomatique. Mais derrière les exploits sportifs, les compétitions internationales et les célébrations soigneusement scénarisées, persiste une réalité autrement plus inquiétante : des prisons surpeuplées, des voix étouffées et une peur diffuse qui s’installe durablement dans la société.
Match à Bruxelles – Un supporter brandissant le drapeau marocain lors de la rencontre Maroc-Canada, le 1er décembre 2022.
Une opinion de Lahcen Isaac Hammouch, analyste politique et président de Bruxelles Media
Depuis plusieurs années, le Maroc a fait du football un pilier central de sa stratégie d’image. L’épopée des Lions de l’Atlas à la Coupe du monde 2022, l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations et la perspective de la Coupe du monde 2030 sont autant d’arguments mobilisés pour construire un récit flatteur : celui d’un État moderne, stable, rassemblé derrière sa monarchie et promis à un avenir radieux.
Pourtant, derrière cette vitrine soigneusement entretenue, la réalité politique, sociale et humaine du pays contraste brutalement avec le discours officiel. Répression, restrictions des libertés, procès contestés et défiance citoyenne profonde composent un tableau bien moins glorieux.
Le football, écran de fumée diplomatique
Sur la scène internationale, le football joue le rôle d’un anesthésiant visuel. Les stades pleins, les images de liesse populaire et les victoires symboliques rassurent partenaires et alliés occidentaux, tout en détournant l’attention d’une réalité plus dérangeante : celle d’emprisonnements arbitraires, de procès iniques et de lourdes condamnations visant journalistes, militants, intellectuels ou simples citoyens coupables d’avoir exprimé une opinion dissidente.
Pendant que le Maroc séduit par ses performances sportives, des femmes et des hommes croupissent en prison pour avoir exercé un droit fondamental. Le football devient alors un alibi politique, un instrument de normalisation d’un système autoritaire présenté comme stable et fréquentable.
Liberté d’expression : de la restriction à l’asphyxie
Au Maroc, la liberté d’expression n’est plus seulement limitée : elle est méthodiquement étouffée. Les lignes rouges se multiplient, rendant toute parole indépendante risquée. Les journalistes critiques sont poursuivis, les militants associatifs harcelés, surveillés, parfois emprisonnés. La contestation pacifique est assimilée à une menace, la critique à une trahison.
Même les réseaux sociaux, jadis espaces d’expression et de débat, sont devenus des zones sous haute surveillance où un simple commentaire peut conduire à l’arrestation. Dans ces conditions, parler de stabilité relève davantage de la mise en scène que de la réalité politique.
La mise au pas de la société civile
Toute initiative citoyenne indépendante est désormais perçue comme suspecte. Les associations autonomes sont entravées, privées d’autorisations ou de financements. Les mouvements sociaux sont neutralisés avant même de pouvoir s’organiser. Les syndicats sont affaiblis, vidés de leur capacité de mobilisation.
Cette stratégie vise à priver la société de toute capacité d’auto-organisation. Le pouvoir ne cherche plus à convaincre, mais à empêcher. Dans cet espace public verrouillé, le football devient l’un des rares lieux autorisés d’expression collective : une soupape émotionnelle tolérée parce que politiquement inoffensive.
L’émotion comme anesthésiant social
À l’intérieur du pays, le football sert de dérivatif. Dans une société marquée par la pauvreté structurelle, la montée du chômage et la précarité, on invite les citoyens à se reconnaître dans des victoires symboliques pendant que leurs conditions de vie se dégradent.
La fierté nationale est instrumentalisée pour faire oublier l’absence de justice sociale. L’émotion collective remplace le contrat social. Or la dignité ne se construit pas dans les tribunes, mais par l’égalité devant la loi, l’accès aux droits, la reconnaissance et la confiance.
Un monarchisme affectif à bout de souffle
Longtemps, le système marocain s’est appuyé sur un monarchisme affectif, presque naïf. Le Roi était perçu comme le protecteur, l’arbitre suprême, le garant de l’équilibre. Ce modèle a fonctionné tant qu’existait une promesse crédible de progrès.
Aujourd’hui, cette promesse ne convainc plus. La concentration du pouvoir, l’opacité des décisions, l’impunité d’une minorité et la soumission d’une classe politique affaiblie ont rompu le lien de confiance. La société marocaine a changé : elle observe, compare et juge.
Une défiance généralisée
La défiance traverse désormais toutes les couches sociales. Les citoyens ne croient plus aux discours ni aux symboles. Ils voient les prisons pleines, les voix bâillonnées, les opportunités confisquées et les mêmes élites perpétuellement protégées.
Dans ce contexte, le football ne légitime plus le pouvoir. Il distrait, il occupe, mais il ne convainc plus.
Quelle issue pour la monarchie marocaine ?
L’avenir du pays ne se jouera pas dans les stades, mais dans la capacité du système à se réformer en profondeur. L’alternative n’est ni la rupture brutale ni le chaos, mais une refondation sérieuse et courageuse : une monarchie réellement constitutionnelle, respectueuse des libertés publiques, garante de l’indépendance de la justice et de la protection effective des citoyens.
Sans libération des prisonniers d’opinion, sans respect concret de la liberté d’expression, sans reconnaissance du droit à l’engagement citoyen, aucune réforme ne pourra être crédible.
Le football ne fait pas taire la vérité
Le Maroc peut gagner des matchs et organiser de grandes compétitions internationales. Aucun exploit sportif ne fera disparaître les prisons pleines, les voix étouffées et la peur installée.
Un peuple privé de parole finit toujours par s’exprimer autrement. Le football peut masquer la crise un temps. Il ne la résout jamais.


