
Depuis près de vingt ans à la tête de l’OCP, Mostafa Terrab a modernisé la pépite industrielle du Maroc. Une réussite initiale indéniable. Mais au fil du temps, cette réussite s’est muée en dérive : une mainmise personnelle sur les ressources, les décisions stratégiques et la gouvernance du groupe. Ce qui fut un modèle de réforme est devenu un cas préoccupant de captation d’un bien public à des fins personnelles.
Un siège déserté, un symbole vide
Le siège de l’OCP à Casablanca, jadis fourmillant de 2 300 employés, est aujourd’hui à l’abandon. Depuis 2019, seules les rondes des agents de sécurité et le balai des agents d’entretien animent ses vastes couloirs. Malgré une rénovation coûteuse, le bâtiment est désert, entouré de rumeurs : revente ? transfert à l’Université Mohammed VI ? volonté délibérée d’éviter toute présence physique ? L’institution semble vidée de sa substance humaine et fonctionnelle.
À distance du pays, au centre de l’empire
Installé confortablement à Marrakech, Terrab dirige à distance depuis un terrain de golf luxueux, bien loin du souci de rationalisation de l’eau qu’il prône. Le PDG n’apparaît que pour les grandes occasions, protégé comme un chef d’État. Dans les conseils d’administration, il s’impose comme seul maître à bord, reléguant les ministres, banquiers et hauts fonctionnaires au rang de figurants. À ses yeux, ils passent. Lui reste.
OCP Nutricrops, l’affaire qui a failli passer
Dernier épisode en date : la tentative de cession de la filiale OCP Nutricrops au privé. Une décision stratégique majeure présentée comme une formalité, sans concertation. Il a fallu un tollé pour suspendre l’opération. L’OCP a finalement levé 1,75 milliard de dollars sur les marchés internationaux. Une preuve que d’autres sources de financement étaient possibles, sans brader une entité phare.
Un homme intouchable, une gouvernance verrouillée
Ni la ministre des Finances Nadia Fettah, ni Faouzi Lekjaa, le puissant ministre délégué et gardien des finances publiques, ne semblent pouvoir joindre le PDG. Les décisions du conseil d’administration sont ignorées, les dividendes non versés. Terrab, qui a vu son salaire décupler depuis son retour au Maroc en 2006, agit selon son bon vouloir, échappant à tout contrôle hiérarchique.
Des débuts prometteurs à une stratégie dévoyée
L’arrivée de Terrab avait transformé l’OCP d’un organisme opaque et déficitaire en un acteur mondial performant. L’ouverture vers l’Inde, le Brésil, l’Afrique ou encore l’Argentine a été saluée. Mais cette success story s’est essoufflée. Si le Maroc détient 70 % des réserves mondiales de phosphate, l’OCP n’est que le 5e exportateur mondial d’engrais. La promesse d’un géant intégré s’est diluée dans une stratégie dispersée.
Une diversification tous azimuts, sans cap clair
L’OCP investit aujourd’hui dans des domaines qui dépassent largement son cœur de métier :
*Energies renouvelables, *Traitement des eaux, hôtellerie, start-ups, éducation supérieure… Au point d’entrer en concurrence avec d’autres entreprises publiques et ministères. La récente alliance avec le groupe Engie, par exemple, fait de l’ombre à des projets portés par l’ONEE. Le tout pour près d’un milliard de dollars.
Un État dans l’État ?
Le recours systématique à JESA, filiale d’ingénierie du groupe, pour tous les chantiers du groupe, sans appels d’offres ouverts, met à l’écart l’écosystème industriel national. Le programme de 23,5 milliards de dirhams pour la désalinisation de l’eau, bien qu’ambitieux, soulève aussi des questions : à qui revient vraiment la responsabilité de fournir de l’eau potable à El Jadida ou Safi ? À l’OCP ou au ministère concerné ?
Le partenariat avec des entreprises étrangères dans le domaine de l’hydrogène vert accentue cette impression de duplication, voire d’usurpation, des missions de l’État. Terrab semble ainsi adresser un message implicite : l’OCP peut tout faire, mieux que les autres, et surtout, seul.
La confusion des genres
Ce qui devait être une success story industrielle nationale devient une affaire personnelle. Le problème n’est plus la compétence de Mostafa Terrab, mais l’extension illimitée de son pouvoir, au mépris des équilibres institutionnels. L’OCP, bien public, n’est pas un fief privé. Il est temps de réinterroger sérieusement le rôle, les missions, et la gouvernance du plus grand groupe du pays.
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