
Chouaib.S
Les promesses sociales ne suffisent plus à convaincre une population confrontée à la cherté de la vie, à l’érosion du pouvoir d’achat et à des inégalités économiques qui ne cessent de se creuser. Pour restaurer la confiance des citoyens et préserver la paix sociale, le gouvernement doit aller au-delà des mesures d’assistance financière et s’attaquer aux véritables racines des injustices : la concentration des richesses, les privilèges économiques, l’évasion fiscale et la corruption qui permettent à une minorité de s’enrichir pendant que des millions de Marocains peinent à joindre les deux bouts.
À l’approche des échéances électorales et lors de la présentation du programme gouvernemental ainsi que du projet de loi de finances 2027 devant le Parlement, la cheffe du gouvernement, Fatima Zahra El Mansouri, et le ministre de l’Économie et des Finances, Fouzi Lekjaa, ont mis en avant une série d’engagements destinés à améliorer les conditions de vie des Marocains. Exonérations fiscales pour les petits revenus, revalorisations salariales, renforcement des aides sociales et promesses de développement économique : autant d’annonces censées traduire l’ambition d’édifier un véritable État social.
Sur le papier, les intentions semblent louables. L’exonération de l’impôt pour les contribuables dont les revenus mensuels sont inférieurs à 10 000 dirhams constitue notamment une mesure susceptible de soulager certaines catégories de salariés. Mais peut-on sérieusement prétendre améliorer le quotidien des ménages modestes en leur accordant quelques centaines de dirhams supplémentaires sur plusieurs années, alors que les prix des produits alimentaires, du logement, du transport et des services essentiels continuent de peser lourdement sur leurs budgets ?
Les augmentations de 300, 400 ou 500 dirhams, même cumulées sur cinq ans, risquent de rester dérisoires face à l’ampleur des difficultés sociales. Pour les fonctionnaires les moins bien rémunérés et les travailleurs aux revenus modestes, une revalorisation substantielle des salaires, de l’ordre de 30 à 50 %, mériterait d’être sérieusement envisagée, dans une logique de justice salariale, de reconnaissance du mérite et de réduction des écarts sociaux. Toutefois, la véritable question est ailleurs : où trouver les ressources nécessaires pour financer une politique sociale ambitieuse sans continuer à alourdir l’endettement de l’État ni faire supporter l’essentiel des sacrifices aux classes moyennes et populaires ?
La réponse passe nécessairement par une volonté politique de s’attaquer aux puissances économiques et financières qui prospèrent dans un système marqué par les inégalités. Il est temps de mettre fin à une situation dans laquelle certains groupes d’intérêts, grands bénéficiaires des marchés publics, des privilèges économiques et de certaines situations de rente, accumulent des fortunes considérables, tandis que les catégories les plus fragiles doivent se contenter de mesures compensatoires.
Le gouvernement doit avoir le courage de s’attaquer aux oligarques, aux fraudeurs fiscaux et aux profiteurs du système, en renforçant les contrôles, en luttant contre l’évasion fiscale, en imposant une contribution plus équitable aux grandes fortunes et en mettant fin aux situations de rente injustifiées. La richesse nationale ne peut continuer à profiter essentiellement à une minorité pendant que la majorité de la population supporte le poids des difficultés économiques.
Autre chantier incontournable : la récupération des deniers publics détournés, dilapidés ou illicitement acquis. Les citoyens attendent des enquêtes approfondies sur les affaires de corruption, de détournement de fonds publics et d’enrichissement illicite. Les responsables impliqués doivent répondre de leurs actes devant la justice et, lorsque les faits sont établis, les biens indûment acquis doivent être récupérés au profit de la collectivité. Il ne s’agit pas de s’en prendre à la réussite économique ni de pénaliser les investisseurs honnêtes, mais de mettre fin à l’impunité, aux abus et à l’accumulation de richesses fondée sur la fraude ou les privilèges. La justice fiscale doit être une réalité pour tous, sans distinction de fortune, de fonction ou d’appartenance politique.
C’est à cette condition que le projet d’État social pourra dépasser le stade des discours et des promesses. Car la paix sociale ne s’achète pas à coups d’aides ponctuelles et de petites augmentations salariales. Elle se construit grâce à une répartition plus juste des richesses, à l’égalité des chances, à l’accès aux services publics et à la garantie d’une vie digne pour chaque citoyen.
Si Fatima Zahra El Mansouri a été appelée à diriger le gouvernement, elle doit démontrer sa capacité à rompre avec les pratiques et les dysfonctionnements qui ont fragilisé la confiance des Marocains dans leurs institutions. Elle dispose des prérogatives constitutionnelles nécessaires pour engager une véritable bataille contre la corruption et les injustices économiques.
Le Maroc n’a pas seulement besoin d’un gouvernement qui distribue des aides aux pauvres, mais d’un gouvernement qui s’attaque aux mécanismes qui fabriquent la pauvreté et protègent les privilèges des puissants.
La question est désormais politique : le gouvernement aura-t-il le courage de s’attaquer aux intérêts des puissants pour défendre ceux des plus démunis ? Car sans justice sociale, sans justice fiscale et sans lutte déterminée contre la corruption, les promesses de prospérité risquent de rester des discours sans lendemain. Et aucune paix sociale durable ne peut être bâtie sur des inégalités aussi profondes.




