
Chouaib.S
Marchés publics contestés, travaux présumés fictifs et soupçons de graves irrégularités financières : l’affaire de l’ancien président du conseil communal de Khouribga, Mehdi Atmoun, remet au premier plan la question de la responsabilité des élus dans la gestion de l’argent des contribuables.
Au Maroc, la gestion des deniers publics reste un enjeu majeur de transparence et de bonne gouvernance. L’affaire de Mehdi Atmoun, ancien président du conseil communal de Khouribga et ancien vice-président de la Chambre des conseillers, illustre les conséquences judiciaires auxquelles peuvent être confrontés les responsables publics lorsque leur gestion fait l’objet de graves accusations financières.
En septembre 2023, la chambre criminelle chargée des crimes financiers près la Cour d’appel de Casablanca l’a condamné, en première instance, à trois ans de prison ferme et à une amende de 30 000 dirhams, dans une affaire de détournement et de dilapidation de deniers publics. Neuf autres personnes étaient également poursuivies dans ce dossier, notamment des techniciens communaux, des fonctionnaires et des entrepreneurs.
Des irrégularités qui remontent à la gestion communale.
Les faits examinés par la justice remontent à la période 2003-2009, lorsque Mehdi Atmoun dirigeait la commune urbaine de Khouribga. L’affaire a notamment pris naissance à la suite d’un rapport de la Cour régionale des comptes, qui avait relevé plusieurs irrégularités dans la gestion administrative et financière de la collectivité.
Selon les informations publiées par la presse marocaine, les investigations ont notamment porté sur des marchés publics attribués dans des conditions contestées, des travaux dont la réalisation était mise en cause et des opérations susceptibles d’avoir entraîné des pertes pour les finances communales.
Parmi les éléments rapportés figure un marché d’un montant de 898 650 dirhams portant sur l’installation de poteaux et de câbles électriques. L’entreprise concernée aurait été payée alors que les travaux correspondants n’auraient pas été exécutés. Un autre dossier concernait des marchés remportés pour un montant de 536 730 dirhams par l’intermédiaire d’une société dont Atmoun aurait été le directeur. Ces éléments ont été rapportés dans la couverture médiatique de l’affaire, sur la base des conclusions attribuées au rapport de contrôle et des investigations judiciaires.
Ces faits soulèvent une question fondamentale : comment des fonds destinés à répondre aux besoins des habitants peuvent-ils être exposés à des irrégularités aussi graves sans que les mécanismes de contrôle permettent de les prévenir suffisamment tôt ?
L’argent des contribuables n’est pas un patrimoine privé.
Au-delà du cas individuel de Mehdi Atmoun, cette affaire pose le problème de la responsabilité des élus dans l’utilisation des budgets publics. Les ressources d’une commune ne sont ni la propriété de ses dirigeants ni un instrument au service d’intérêts particuliers. Elles proviennent des recettes publiques et doivent financer des projets utiles à la population : équipements collectifs, infrastructures, éclairage, assainissement et amélioration du cadre de vie.
Lorsqu’un marché public est irrégulier, lorsqu’un paiement ne correspond pas à des travaux effectivement réalisés ou lorsque les règles de concurrence ne sont pas respectées, c’est la collectivité qui risque d’en subir les conséquences. Les habitants peuvent alors se retrouver privés d’équipements nécessaires, tandis que les finances communales supportent le coût d’opérations contestées.
La lutte contre la dilapidation des deniers publics ne peut donc se limiter à des déclarations de principe. Elle exige des contrôles rigoureux, une traçabilité des dépenses, des procédures d’appel d’offres transparentes et des sanctions judiciaires lorsque les infractions sont établies.
Une condamnation qui interpelle sur la gouvernance locale.
La condamnation prononcée contre Mehdi Atmoun en première instance constitue un épisode important dans le débat sur la moralisation de la vie publique au Maroc. Elle rappelle que les fonctions électives impliquent des obligations de responsabilité et que la confiance des citoyens ne saurait être dissociée de la transparence dans la gestion des finances locales. Mais une question demeure : pourquoi les irrégularités relevées dans la gestion d’une collectivité peuvent-elles concerner plusieurs marchés et s’étendre sur plusieurs années avant d’aboutir à des poursuites judiciaires ?
La réponse passe notamment par le renforcement des mécanismes de contrôle en amont, une meilleure coordination entre les institutions de surveillance et la responsabilisation des décideurs comme des acteurs économiques participant aux marchés publics. La protection de l’argent public suppose également que les collectivités concernées puissent défendre efficacement leurs intérêts et, lorsque cela est justifié, demander réparation des préjudices subis.
La confiance des citoyens à l’épreuve..
L’affaire Atmoun dépasse ainsi le parcours d’un ancien responsable communal. Elle renvoie à une exigence démocratique essentielle : les élus doivent rendre compte de leur gestion et l’argent public doit servir exclusivement l’intérêt général, dans le respect de la loi. Dans un contexte où les citoyens réclament de meilleurs services publics et une utilisation plus efficace des ressources collectives, les affaires de dilapidation présumée ou reconnue des deniers publics alimentent la défiance envers les institutions. Elles renforcent également les attentes en matière de transparence, de contrôle et d’égalité devant la justice.
La morale de cette affaire est claire : les responsabilités publiques ne doivent jamais devenir un moyen d’enrichissement personnel ou de contournement des règles. La confiance des citoyens se construit par une gestion irréprochable, mais aussi par la capacité des institutions à détecter les irrégularités, à établir les responsabilités et à protéger les intérêts de la collectivité. Car, au bout du compte, chaque dirham détourné ou dépensé irrégulièrement, lorsque les faits sont établis, est un dirham qui risque de manquer aux services et aux équipements attendus par la population.



