
Le gouvernement marocain s’apprête à engager un important tournant dans sa politique sociale et fiscale. Invité mercredi 28 octobre sur la chaîne 2M, le ministre de l’Économie, des Finances et de la Performance publique, Fouzi Lekjaa, a dévoilé une série de mesures destinées à améliorer le pouvoir d’achat des ménages, renforcer les revenus des retraités et soutenir les catégories les plus vulnérables. Des annonces ambitieuses, dont la mise en œuvre s’étalera progressivement jusqu’en 2031, avec des engagements financiers considérables pour le budget de l’État.
La mesure phare concerne les veuves. À compter du 1er janvier 2027, quelque 431 000 femmes pourront bénéficier de l’intégralité de la pension de retraite de leur conjoint décédé, contre seulement 50 % jusqu’à présent. Cette réforme représentera une enveloppe annuelle de 7,3 milliards de dirhams, entièrement financée par le budget de l’État, sans solliciter les caisses de retraite. Le ministre a toutefois précisé que le versement de cette pension intégrale prendra fin en cas de remariage.
Autre annonce importante : la revalorisation progressive de la pension minimale de retraite. Celle-ci sera portée à 1 700 dirhams mensuels dès janvier 2027, avant de passer à 2 000 dirhams, puis à 2 500 dirhams, pour atteindre 3 000 dirhams à la fin de la législature. Près de 500 000 retraités devraient bénéficier de cette mesure, qui pourrait concerner indirectement environ 1,5 million de personnes en tenant compte de leurs familles. Son coût annuel est estimé à 3,3 milliards de dirhams, supportés par le Trésor.
Aide sociale directe : un objectif de 1 000 dirhams à l’horizon 2031
Le dispositif d’aide sociale directe connaîtra également une augmentation progressive. Le montant minimal, actuellement fixé à 500 dirhams, passera à 600 dirhams en janvier 2027, puis à 700 dirhams en 2028, avant d’atteindre 1 000 dirhams en 2031.
Cette progression, évaluée à près de trois milliards de dirhams supplémentaires par an à chaque étape, devrait profiter à plus de quatre millions de foyers, représentant quelque douze millions de personnes.
Fouzi Lekjaa a également tenu à préciser que le maintien de cette aide ne sera pas conditionné à l’inactivité professionnelle du chef de famille. Il a même encouragé les bénéficiaires sans emploi à intégrer le marché du travail, sans craindre de perdre automatiquement leur soutien social.
Autre changement annoncé : le système d’évaluation du Registre social unifié devrait désormais accorder une place centrale aux revenus des familles plutôt qu’à leurs dépenses de consommation. Une évolution destinée à éviter certaines situations jugées injustes, notamment lorsqu’un achat ponctuel, comme celui d’un téléphone portable, pouvait pénaliser une famille modeste dans son accès aux aides publiques.
Le gouvernement prévoit par ailleurs de prendre en charge les factures d’électricité inférieures à 100 dirhams par mois. Cette mesure, qui représenterait une économie annuelle pouvant atteindre 1 200 dirhams pour les ménages concernés, pourrait bénéficier à près de 60 % des abonnés, notamment dans les zones rurales et les quartiers populaires.
Fiscalité : les salariés soulagés, les grands distributeurs davantage sollicités.
Sur le terrain fiscal, le ministre a annoncé une réforme de l’impôt sur le revenu destinée à alléger la pression sur les salariés. Le seuil annuel d’exonération passera de 40 000 à 60 000 dirhams, soit 5 000 dirhams par mois. Selon les estimations présentées par Lekjaa, près de 87 % des salariés pourraient ainsi être exonérés de cet impôt.
Les gains annoncés varieront selon les niveaux de rémunération. Un salarié percevant 11 000 dirhams mensuels pourrait bénéficier d’un gain net de 500 dirhams dès la première étape de la réforme. Pour les rémunérations plus élevées, l’allègement fiscal atteindrait 3 420 dirhams pour un salaire mensuel de 20 000 dirhams et 4 769 dirhams pour 25 000 dirhams.
En parallèle, le gouvernement entend renforcer la contribution fiscale de certains grands opérateurs économiques. Le taux de l’impôt sur les sociétés applicable aux grandes entreprises de distribution de carburants, réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions de dirhams, passera de 35 % à 40 %.
Lekjaa a justifié cette orientation par la nécessité de faire davantage contribuer les secteurs caractérisés, selon lui, par une forte concentration économique, à l’image des banques, des assurances et des télécommunications.
La question des marges réalisées par les distributeurs de carburants reste néanmoins ouverte. Le ministre a reconnu que leur plafonnement faisait toujours l’objet de discussions, tout en écartant l’idée d’un retour au système de compensation. Il a également rappelé que le prix à la pompe dépend de plusieurs composantes, notamment la fiscalité et les marges de distribution.
Les cigarettes, particulièrement certains produits prisés par les jeunes, ainsi que les boissons alcoolisées haut de gamme feront également l’objet d’une augmentation de taxation. Les droits liés à l’immatriculation des véhicules de luxe pourraient eux aussi être revus à la hausse.
En revanche, le ministre a démenti toute augmentation des droits d’enregistrement ou d’immatriculation foncière, affirmant que les dispositions prévues visent notamment à encourager la régularisation des titres de propriété des biens anciens.
Intermédiaires commerciaux dans le viseur : la bataille contre les marges excessives.
L’un des passages les plus remarqués de l’intervention de Fouzi Lekjaa concerne les circuits de commercialisation et la multiplication des intermédiaires, auxquels il attribue une partie importante de l’écart entre les prix d’importation et ceux pratiqués sur les marchés.
Prenant l’exemple de la viande importée, il a indiqué que son prix d’arrivée au Maroc avoisinait 60 dirhams le kilogramme, alors que le consommateur la retrouve parfois à plus de 120 dirhams. Selon lui, une meilleure organisation de la chaîne de distribution permettrait de ramener ce prix autour de 80 dirhams.
Pour remédier à ces dysfonctionnements, le gouvernement prévoit la création de six sociétés régionales chargées de la collecte, de la commercialisation et de la distribution des produits agricoles. Elles seront implantées dans les principaux bassins de production : le Souss, le Tadla, le Gharb, le Loukkos, les Doukkala-Abda et l’Oriental.
Parallèlement, douze marchés de gros et complexes régionaux feront l’objet de travaux de modernisation. Une enveloppe d’un milliard de dirhams sera notamment consacrée au complexe destiné à la région de Rabat-Salé-Skhirat-Témara.
Le message du ministre aux intermédiaires commerciaux était sans équivoque : le commerce demeure une activité respectable, mais les marges excessives ne devraient plus avoir leur place dans les circuits de distribution.
Croissance économique : des prévisions prudentes face aux incertitudes internationales.
Sur le plan macroéconomique, le projet de loi de finances pour 2027 table sur une croissance de 3,7 %, contre 4,7 % attendus en 2026. Cette décélération prévisionnelle s’expliquerait notamment par les incertitudes internationales, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, la hausse potentielle des prix de l’énergie et les performances du secteur agricole.
Le gouvernement retient l’hypothèse d’une récolte céréalière moyenne de 70 millions de quintaux. Le ministre a également averti qu’une nouvelle flambée des prix énergétiques pourrait réduire d’environ un point la croissance économique.
Lekjaa a défendu le choix d’hypothèses budgétaires prudentes, estimant qu’il était préférable de ne pas surestimer les recettes publiques au risque de se retrouver confronté à un déficit plus important que prévu.
Le projet de loi de finances fixe ainsi le déficit budgétaire à 3 % du produit intérieur brut et prévoit une dette du Trésor équivalant à 66,9 % du PIB.
Le ministre s’est par ailleurs déclaré ouvert aux propositions de l’opposition parlementaire, à condition qu’elles contribuent concrètement à améliorer le contenu du projet de loi de finances.
Grand stade Hassan-II : livraison annoncée pour début 2028.
En sa qualité de président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), Fouzi Lekjaa a également évoqué l’avancement des travaux du futur grand stade Hassan-II de Benslimane.
Selon ses déclarations, la construction de cette infrastructure progresse à un rythme satisfaisant et son achèvement est attendu au début de l’année 2028.
Doté d’une capacité annoncée de 115 000 places, le complexe devrait accueillir les rencontres de l’équipe nationale ainsi que celles des deux grands clubs casablancais, le Raja et le Wydad. Il sera également relié à des infrastructures de transport modernes, notamment la ligne à grande vitesse et le réseau ferroviaire régional.
Lekjaa souhaite voir les Lions de l’Atlas évoluer dans cette enceinte avant la Coupe du monde. Concernant l’organisation de la finale du Mondial, il a rappelé que la décision appartenait à la FIFA, tout en mettant en avant la capacité exceptionnelle du futur stade marocain.
Enfin, le président de la FRMF a tenu à rappeler que le développement du Maroc ne saurait être réduit à l’organisation de grandes compétitions sportives. Selon lui, la trajectoire économique du Royaume repose sur des choix stratégiques de long terme, indépendamment des grands rendez-vous footballistiques.
Au-delà des annonces et des enveloppes financières avancées, le véritable enjeu sera désormais celui de leur concrétisation. Entre amélioration du pouvoir d’achat, justice fiscale, réforme des circuits de distribution et grands investissements infrastructurels, le projet de loi de finances 2027 place le gouvernement face à une attente majeure : transformer les engagements budgétaires en améliorations tangibles dans le quotidien des Marocains.



