Carburants au Maroc : le lobby pétrolier prospère pendant que les Marocains paient la facture

23 سبتمبر 2026
Carburants au Maroc : le lobby pétrolier prospère pendant que les Marocains paient la facture

Chouaib.S
Gasoil à plus de 15 dirhams, hausses à répétition, marges commerciales conséquentes et transparence toujours insuffisante : la flambée des carburants remet brutalement le pouvoir d’achat des Marocains sous pression. Face à cette situation, le silence des autorités alimente les interrogations.
Le choc pétrolier mondial est désormais bel et bien arrivé à la pompe marocaine. En quelques semaines, les automobilistes ont encaissé une succession de hausses qui commencent à peser lourdement sur leurs budgets. Après plusieurs augmentations depuis la mi-juillet, le gasoil a encore progressé de 6 centimes au 1er septembre, puis de 34 centimes le 16 septembre, franchissant alors le seuil symbolique des 15 dirhams dans plusieurs villes. Le litre s’établissait autour de 15,30 DH le 16 septembre, selon les relevés publiés par la presse économique marocaine.
Certes, le contexte international est particulièrement défavorable. Les marchés mondiaux des produits raffinés sont sous tension et les perturbations géopolitiques ont provoqué une forte hausse des prix du diesel. Reuters rapportait le 21 septembre que les prix mondiaux du diesel avaient atteint des niveaux records, dans un marché marqué notamment par les perturbations des approvisionnements et les capacités limitées des raffineries. Mais cette explication ne suffit pas à calmer la colère des consommateurs.
Pourquoi les hausses arrivent-elles si vite à la pompe ? C’est précisément ici que le débat marocain devient explosif. Lorsque les cours internationaux flambent, les augmentations semblent rapidement se retrouver sur les panneaux des stations-service. Mais lorsque les cours se détendent, la baisse n’est pas toujours ressentie avec la même rapidité par l’automobiliste. La question mérite donc d’être posée publiquement : qui contrôle réellement la formation du prix payé par le consommateur marocain ?
Depuis la libéralisation des prix des carburants en 2015, les automobilistes sont directement exposés aux fluctuations internationales. Or le consommateur dispose de peu de visibilité sur la facture finale : prix d’achat du produit raffiné, transport, stockage, fiscalité, frais de distribution et marges commerciales. Cette opacité nourrit inévitablement la suspicion.
Des marges qui alimentent le débat.
Le problème est d’autant plus sensible que le Conseil de la concurrence surveille depuis plusieurs années le comportement des principaux distributeurs. Selon son dernier reporting consacré au quatrième trimestre 2025, les neuf sociétés de distribution en gros concernées ont enregistré une marge commerciale brute moyenne pondérée de 1,23 DH par litre pour le gasoil, contre 1,85 DH pour l’essence. Pour le gasoil, cette marge avait toutefois diminué au cours du trimestre, passant notamment de 1,29 DH/litre au début octobre à 0,87 DH/litre à la fin décembre. Ces chiffres ne démontrent évidemment pas, à eux seuls, l’existence d’une surfacturation ou d’une entente actuelle. Mais ils montrent que la question des marges et du fonctionnement du marché mérite une surveillance permanente et une transparence beaucoup plus grande. Car derrière les chiffres, il y a des millions de consommateurs.
Le fantôme de la SAMIR.
Autre grande question : pourquoi le Maroc reste-t-il dépendant des importations de produits pétroliers raffinés ?
Depuis l’arrêt de la raffinerie SAMIR en 2015, le pays dépend des importations de carburants raffinés. Le Fonds monétaire international rappelle d’ailleurs que le Maroc importe des produits pétroliers raffinés et que les prix mondiaux de l’énergie constituent un risque direct pour sa facture énergétique. La fermeture de la SAMIR n’est donc pas seulement une vieille affaire industrielle. Elle renvoie à une question beaucoup plus stratégique : un pays peut-il accepter de dépendre presque entièrement de l’extérieur pour un produit aussi vital que le carburant ?
En juin 2026, le Parlement a encore rejeté des propositions visant notamment la nationalisation des actifs de la raffinerie et la régulation des prix des carburants, preuve que le dossier demeure politiquement sensible.
Une facture qui ne s’arrête pas à la station-service.
Le problème ne concerne pas uniquement les automobilistes. Le gasoil fait fonctionner une grande partie de l’économie : camions, taxis, autocars, engins agricoles, transport de marchandises et de nombreuses activités professionnelles. Lorsque son prix augmente, le coût du transport augmente potentiellement à son tour, avec des conséquences sur les prix des produits alimentaires et des services.
Pour les ménages modestes et les classes moyennes, la marge de manœuvre est de plus en plus réduite. Beaucoup n’ont tout simplement pas la possibilité de laisser leur voiture au garage : ils l’utilisent pour aller travailler, conduire leurs enfants à l’école ou rejoindre des zones mal desservies par les transports collectifs. Le carburant devient ainsi une taxe indirecte qui frappe quotidiennement le pouvoir d’achat.
Et pendant ce temps, le silence institutionnel ?
C’est probablement la question la plus dérangeante. Face à l’envolée des prix, les consommateurs attendent davantage qu’une simple explication par les cours internationaux. Ils veulent savoir comment est construit le prix à la pompe, quelle part revient aux taxes, quelle part couvre les coûts d’importation, quelle part correspond aux marges des opérateurs et pourquoi les variations internationales ne sont pas toujours immédiatement perceptibles dans les deux sens. Le silence ou l’absence de pédagogie sur ces mécanismes laisse le terrain libre aux soupçons et à la défiance.
Il serait donc réducteur d’accuser sans preuve un quelconque « lobby pétrolier » d’organiser à lui seul la hausse des prix. En revanche, l’existence d’un secteur économiquement puissant, concentré autour de grands opérateurs, justifie une vigilance réglementaire particulièrement rigoureuse. Et c’est précisément le rôle des institutions publiques : garantir la concurrence, contrôler les pratiques du marché et protéger les consommateurs lorsque le fonctionnement du marché risque de leur être défavorable.
Les Marocains ne demandent pas l’impossible. Ils ne réclament pas nécessairement le retour aux subventions généralisées, dont le coût pour les finances publiques pourrait être considérable. Ils demandent d’abord de la transparence. Ils veulent comprendre pourquoi ils paient tel prix, connaître clairement la structure de ce prix et savoir comment les baisses internationales sont répercutées.  Ils veulent également une véritable politique de sécurité énergétique : capacités de stockage suffisantes, diversification des sources d’approvisionnement, développement des énergies alternatives et, surtout, une réflexion de long terme sur l’avenir de la SAMIR et sur la dépendance du pays aux importations de produits raffinés. Car lorsque le litre de gasoil dépasse 15 dirhams, la question n’est plus seulement celle du prix à la pompe. C’est une question de pouvoir d’achat, de transparence, de concurrence et de souveraineté énergétique. Et si l’État laisse les consommateurs seuls face à la volatilité des marchés et à la puissance économique des opérateurs, il ne faut pas s’étonner que la colère monte à chaque passage à la station-service.

اترك تعليق

لن يتم نشر عنوان بريدك الإلكتروني. الحقول الإلزامية مشار إليها بـ *


شروط التعليق :

عدم الإساءة للكاتب أو للأشخاص أو للمقدسات أو مهاجمة الأديان أو الذات الالهية. والابتعاد عن التحريض الطائفي والعنصري والشتائم.


الاخبار العاجلة

نستخدم ملفات الكوكيز لنسهل عليك استخدام موقعنا الإلكتروني ونكيف المحتوى والإعلانات وفقا لمتطلباتك واحتياجاتك الخاصة، لتوفير ميزات وسائل التواصل الاجتماعية ولتحليل حركة الزيارات لدينا...لمعرفة المزيد

موافق