
Chouaib Sahnoun
Les avocats ont frappé fort. En mettant les tribunaux à l’arrêt, ils ont imposé un véritable bras de fer institutionnel qui aura finalement débouché sur un dénouement aussi inattendu que fragile : la suspension de leur grève et la reprise des audiences dès lundi prochain.
Cette volte-face intervient après une réunion décisive entre le président de l’Association nationale des avocats et le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, à la demande de ce dernier. Toutes les revendications ont été exposées, toutes les conditions d’une sortie de crise soigneusement listées. Face à une paralysie judiciaire devenue intenable pour les justiciables comme pour l’image de l’État, l’Exécutif ne pouvait plus se permettre de temporiser.
Mais derrière l’annonce d’un retour au calme, la réalité reste plus nuancée. Les avocats devront, pour l’heure, se contenter d’un engagement : le retrait provisoire du texte de loi controversé porté par le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, du circuit législatif. Une commission mixte, présidée par… le ministre lui-même, sera chargée de réexaminer le projet dans une approche dite « participative et consensuelle », avec pour mission de revoir, amender, voire expurger les dispositions les plus contestées.
Un compromis ? Peut-être. Une victoire ? Pas encore.
Car cette issue met surtout en lumière les limites de la méthode Ouahbi. Depuis le début de cette crise, le ministre a donné l’impression de privilégier le passage en force à la concertation réelle. Le dialogue avec les professionnels du droit aurait pu être anticipé, structuré et apaisé en amont. Au lieu de cela, la tension est montée jusqu’à provoquer un blocage inédit des tribunaux, pénalisant en premier lieu les citoyens.
Ouahbi, fidèle à sa réputation d’homme politique combatif, n’est pas réputé pour reculer facilement. Son style direct, parfois clivant, lui vaut autant de soutiens que de critiques. Mais gouverner la Justice exige plus qu’un tempérament de tribun : cela requiert finesse, écoute et sens de l’équilibre institutionnel. En laissant la situation dégénérer, le ministre a exposé son propre gouvernement à une crise évitable.
Aziz Akhannouch, conscient du risque politique et social, a choisi l’apaisement. Reste à savoir s’il pourra durablement désavouer, même partiellement, un ministre qui ne relève pas de sa propre formation politique. L’équation est délicate, d’autant plus à l’approche d’échéances électorales où chaque faux pas peut coûter cher.
Le président de l’Association des avocats, lui, affiche un optimisme prudent. Il a salué l’écoute et la disponibilité du chef du gouvernement, estimant qu’une issue négociée est possible. Mais l’histoire politique récente montre qu’à l’approche des élections, les réformes sensibles sont souvent mises en veilleuse, renvoyées au gouvernement suivant , quitte à lui laisser un dossier explosif en héritage.
La question demeure : Ouahbi acceptera-t-il de voir son projet édulcoré, voire amputé de ses dispositions clés ? Ou choisira-t-il de maintenir le cap au risque de raviver les tensions ?
Une chose est sûre : cette crise a révélé la fragilité du dialogue institutionnel autour de la réforme de la Justice. Et dans ce bras de fer, si les tribunaux rouvrent leurs portes, le débat, lui, est loin d’être clos.




