
Chouaib.S
Les images de jeunes Marocains, parfois à peine adolescents, tentant collectivement de rejoindre Ceuta ne peuvent être réduites à une simple affaire d’immigration irrégulière. Elles devraient provoquer un véritable électrochoc national et poser une question que le pouvoir ne peut plus esquiver : pourquoi une partie de la jeunesse marocaine en vient-elle à risquer sa vie pour quitter son propre pays ?
Avant de condamner ceux qui partent, il faudrait peut-être avoir le courage de s’interroger sur ceux qui gouvernent.
Lorsqu’un jeune préfère affronter les dangers de la mer, des frontières et de l’exil plutôt que de croire en son avenir au Maroc, ce n’est pas seulement un problème de sécurité. C’est le symptôme d’un profond malaise économique, social et politique. C’est surtout le signe d’une rupture inquiétante entre une partie de la jeunesse et les institutions censées construire son avenir.
Le gouvernement doit répondre, pas seulement réprimer.
Depuis des années, les gouvernements successifs promettent emplois, investissements, formation, égalité des chances, soutien à l’entrepreneuriat et amélioration du pouvoir d’achat. Des programmes sont annoncés, des milliards de dirhams sont mobilisés et de nouvelles stratégies sont régulièrement présentées.
Mais sur le terrain, une question demeure : qu’est-ce qui a réellement changé pour le jeune Marocain sans emploi, mal rémunéré ou condamné à la précarité ?
Le problème ne se limite d’ailleurs pas au chômage.
Un jeune peut avoir un diplôme et ne trouver aucune perspective. Il peut travailler sans parvenir à vivre dignement. Il peut appartenir à une famille modeste et constater quotidiennement que l’accès à certaines opportunités dépend davantage des relations, de l’argent ou de la position sociale que du mérite.
C’est là que réside l’un des plus grands échecs de la gouvernance : lorsque l’effort ne garantit plus une amélioration de la vie, l’espoir disparaît.
La jeunesse ne réclame pas des slogans. Elle réclame une véritable perspective : un emploi digne, une école de qualité, des soins accessibles, un logement abordable, des transports efficaces, une administration respectueuse et surtout la certitude que son avenir ne dépend pas de son carnet d’adresses.
Des milliards investis, mais pour qui ?
Le Maroc a incontestablement connu des transformations importantes : infrastructures, ports, routes, chemins de fer, investissements industriels, grands équipements et projets internationaux.
Mais le développement ne peut pas être évalué uniquement à la hauteur des immeubles construits, au nombre de kilomètres d’autoroutes ou à la valeur des investissements annoncés.
La question essentielle est beaucoup plus simple :
Quelle place le Maroc offre-t-il à sa propre jeunesse ?
À quoi servent les grands projets si une partie de la population reste prisonnière du chômage, de la précarité et des inégalités ?
À quoi sert une croissance économique dont les fruits semblent, aux yeux de nombreux citoyens, bénéficier davantage à une minorité qu’à la majorité ?
Et surtout, qui contrôle l’utilisation de l’argent public ?
Corruption, clientélisme et opacité : l’impunité doit cesser.
Il serait irresponsable d’accuser indistinctement tous les responsables publics de corruption ou de détournement sans preuves. Mais il serait tout aussi irresponsable de fermer les yeux sur les soupçons, les scandales, les conflits d’intérêts et les accusations de mauvaise gouvernance qui alimentent régulièrement la colère populaire.
Dans une démocratie digne de ce nom, personne ne devrait être au-dessus de la loi.
Les responsables politiques, les hauts fonctionnaires, les dirigeants d’entreprises publiques et tous ceux qui gèrent l’argent des contribuables doivent rendre des comptes lorsque des faits précis leur sont reprochés.
Les dossiers de corruption doivent être enquêtés sérieusement. Les marchés publics doivent être transparents. Les conflits d’intérêts doivent être combattus. Les enrichissements injustifiés doivent pouvoir faire l’objet de contrôles indépendants.
Et lorsque la justice établit l’existence d’infractions, les responsables doivent être poursuivis et condamnés conformément à la loi, quelle que soit leur fonction ou leur fortune.
Le Maroc n’a pas besoin de boucs émissaires. Il a besoin d’une justice crédible, indépendante et égale pour tous.
Akhannouch face à une responsabilité politique majeure.
Le gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch est aujourd’hui confronté à une question politique fondamentale : peut-il continuer à présenter le Maroc comme une terre d’opportunités alors qu’une partie de sa jeunesse cherche désespérément à la quitter ?
Le chef du gouvernement ne peut évidemment pas être tenu personnellement responsable de chaque tentative d’émigration clandestine. Mais il porte une responsabilité politique dans les résultats de la politique économique et sociale de son gouvernement.
Une majorité qui promet de transformer la vie des citoyens doit accepter d’être jugée sur les résultats. Et les résultats ne se mesurent pas seulement dans les tableaux statistiques ou les cérémonies d’inauguration. Ils se mesurent dans les quartiers populaires, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les universités, dans les entreprises et dans les foyers marocains. Ils se mesurent aussi à une question terrible : combien de jeunes croient encore que leur avenir est au Maroc ?
Ceuta, le miroir d’un malaise national. Ceuta est devenue bien plus qu’une frontière.
Dans l’imaginaire de certains jeunes, elle représente la frontière entre deux destins : celui d’un avenir incertain au Maroc et celui, souvent idéalisé, d’une vie meilleure en Europe.
Évidemment, l’Europe n’est pas un paradis. Elle connaît le chômage, les inégalités, les crises du logement et les difficultés sociales. Mais la différence essentielle est que beaucoup de jeunes Européens peuvent envisager de partir dans le cadre d’un projet professionnel, universitaire ou personnel.
Lorsque des jeunes Marocains risquent leur vie pour franchir clandestinement quelques kilomètres, ce n’est plus seulement un choix migratoire : c’est un signal d’alarme.
Et lorsque des mineurs participent à ces tentatives, l’alarme devient assourdissante.
Un adolescent devrait rêver d’études, de sport, de métier, de création et d’avenir. Lorsqu’il rêve d’abord d’une frontière à franchir, le pays doit se demander ce qu’il n’a pas réussi à lui offrir.
La sécurité ne peut pas remplacer la politique sociale.
Renforcer les frontières peut empêcher temporairement des départs. Mobiliser les forces de sécurité peut contenir une crise. Mais aucune barrière, aucun mur et aucune patrouille ne pourront supprimer durablement le désir de partir si les causes profondes demeurent. La véritable lutte contre l’immigration clandestine commence donc bien avant la frontière.
Elle commence à l’école.
Elle commence à l’université.
Elle commence dans l’entreprise.
Elle commence dans les quartiers défavorisés.
Elle commence par la lutte contre la corruption, le clientélisme, les inégalités et l’impunité. Et surtout, elle commence par la reconstruction de la confiance.
Le Maroc doit choisir entre communication et résultats.
Le Royaume veut légitimement projeter l’image d’un pays moderne, stable, attractif et émergent. Il multiplie les grands projets, développe ses infrastructures, attire les investissements et se prépare à accueillir de grands événements internationaux.
Mais une image internationale ne peut durablement masquer les frustrations internes.
Les images de Ceuta rappellent brutalement cette contradiction : un pays peut construire des infrastructures modernes tout en laissant une partie de sa jeunesse avoir le sentiment qu’elle n’a pas d’avenir.
Le véritable indicateur du développement ne devrait donc pas être uniquement le nombre de projets inaugurés. Il devrait aussi être le nombre de jeunes qui décident de rester parce qu’ils croient en leur avenir.
Rendre des comptes : une exigence démocratique.
Le Maroc n’a pas besoin d’une chasse aux sorcières. Il a besoin de transparence.
Ceux qui ont volé l’argent public, s’ils sont reconnus coupables par la justice, doivent répondre de leurs actes. Ceux qui ont détourné des fonds doivent être poursuivis. Ceux qui se sont enrichis illégalement doivent rendre des comptes.
Les corrompus, les prédateurs de l’argent public et les responsables de malversations ne doivent bénéficier d’aucune protection politique ou administrative. Mais ces accusations doivent toujours être fondées sur des faits établis et tranchées par une justice respectueuse des droits de la défense et de la présomption d’innocence.
C’est précisément ainsi que l’on construit un État de droit.
Le vrai succès sera celui d’une jeunesse qui choisit de rester.
La question fondamentale n’est donc pas seulement : « Comment empêcher les jeunes d’atteindre Ceuta ? »
La véritable question est :
«Que devons-nous changer pour qu’ils n’aient plus envie de risquer leur vie pour partir? »
La réponse ne se trouve pas uniquement dans les commissariats et aux frontières. Elle se trouve dans les écoles, les universités, les entreprises, les tribunaux, les administrations et dans une politique économique qui place réellement l’être humain au centre.
Le jour où un jeune Marocain pourra dire : « J’ai un avenir ici, je peux réussir ici et je peux vivre dignement ici », alors le Maroc aura remporté sa véritable bataille.
La victoire ne sera pas d’empêcher les jeunes de franchir la frontière de Ceuta. La victoire sera de leur donner suffisamment de raisons de ne plus vouloir la franchir.
Et cette responsabilité incombe d’abord à ceux qui gouvernent.





