
Chouaib.S
Le Maroc continue de payer un lourd tribut à l’insécurité routière. Malgré le durcissement du Code de la route, la multiplication des radars et les campagnes de sensibilisation, les routes du Royaume restent le théâtre quotidien de drames humains. Derrière les statistiques alarmantes se cache une réalité plus profonde : un déficit persistant de civisme, d’éducation routière et de respect des règles de la vie en société.
Dans son dernier rapport sur le comportement civique dans les espaces publics, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme. Les chiffres sont sans appel. En 2024, le Maroc a enregistré un taux de mortalité routière de 10,5 décès pour 100 000 habitants, soit plus de trois fois celui observé dans plusieurs pays européens comme les Pays-Bas, la Suède ou l’Irlande.
Cette situation ne peut être expliquée uniquement par l’état du réseau routier ou l’augmentation du nombre de véhicules. Certes, de nombreuses routes demeurent dégradées, mal entretenues ou insuffisamment sécurisées. Dans plusieurs régions, les panneaux de signalisation sont absents, effacés, mal positionnés ou parfois totalement ignorés par les usagers. L’éclairage public fait défaut sur de nombreux axes, tandis que les passages piétons sont souvent inexistants ou réduits à de simples marquages devenus invisibles avec le temps.
Mais le principal problème reste humain.
Excès de vitesse, dépassements dangereux, non-respect des feux rouges, stationnement anarchique, utilisation du téléphone au volant, circulation à contresens, refus de priorité ou encore agressivité permanente sur la route : autant de comportements qui traduisent une crise du civisme et du respect d’autrui. Pour certains conducteurs, le Code de la route semble davantage perçu comme une contrainte facultative que comme un ensemble de règles destinées à protéger des vies.
Les usagers les plus vulnérables en paient le prix fort. En 2024, près d’un quart des victimes mortelles étaient des piétons, tandis que les conducteurs et passagers de deux et trois-roues représentaient plus de 42 % des décès. Ces chiffres révèlent l’absence d’une véritable culture du partage de l’espace public et du respect des plus faibles.
Plus inquiétant encore, la dégradation se poursuit. Entre 2023 et 2024, les accidents ont augmenté de 15,2 %, les décès de 4,4 % et les blessés graves de 8,6 %. Sur dix ans, le nombre d’accidents a bondi de plus de 80 %, une progression largement supérieure à celle du parc automobile.
Les premiers mois de 2025 confirment malheureusement cette tendance. Plus de 1 600 personnes ont déjà perdu la vie sur les routes marocaines entre janvier et mai, soit une hausse de près de 21 % par rapport à la même période de l’année précédente.
Face à ce constat, il devient difficile de se contenter d’accuser uniquement les conducteurs. Les pouvoirs publics ont également leur part de responsabilité. Comment exiger un comportement exemplaire lorsque certaines routes ressemblent à des parcours d’obstacles ? Comment garantir la sécurité lorsque la signalisation est défaillante, que des dos-d’âne sont construits sans normes claires ou que des infrastructures dangereuses restent sans entretien pendant des années ?
La sécurité routière ne se résume pas à distribuer des amendes ou à installer davantage de radars. Elle exige une politique globale associant éducation, prévention, infrastructures modernes, entretien rigoureux des routes et application équitable de la loi.
Le véritable défi est culturel. Le respect du Code de la route doit être enseigné dès l’école et devenir un réflexe citoyen. Une société qui ne respecte pas les passages piétons, les limitations de vitesse ou les priorités est une société qui banalise le danger et l’irresponsabilité.
Chaque accident évitable est un échec collectif. Tant que l’incivisme, le manque d’éducation routière et les insuffisances des infrastructures continueront d’être tolérés, les routes marocaines resteront l’un des principaux lieux de deuil pour des milliers de familles. Le combat pour la sécurité routière est avant tout un combat pour le respect de la vie.



