
Chouaib.S
Le Maroc affiche, sur le papier, des fondamentaux macroéconomiques solides. Pourtant, derrière cette vitrine rassurante, une réalité plus préoccupante s’impose : la croissance peine à se traduire en emplois durables et en opportunités équitables. Dans un récent rapport, la Banque mondiale dresse un constat sans détour : sans réformes profondes, le modèle actuel risque de continuer à produire de la richesse… sans la distribuer.
Certes, l’institution estime qu’un cap réformateur cohérent pourrait générer jusqu’à 1,7 million d’emplois d’ici 2035. Mais cette projection repose sur une condition essentielle : rompre avec un système économique verrouillé, où la concurrence reste limitée et où les opportunités sont souvent accaparées par une minorité bien connectée.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2000 et 2024, la population en âge de travailler a bondi de 47 %, alors que l’emploi n’a progressé que de 20,7 %. Résultat : le taux d’activité s’est effondré, passant de 53,1 % à 43,5 %. Ce décalage illustre moins un manque de potentiel qu’un problème structurel profond : l’économie ne crée pas suffisamment d’emplois, et surtout pas pour tous.
Derrière ces déséquilibres se cachent des blocages bien identifiés. La productivité reste insuffisante, l’investissement public,pourtant massif ,manque d’efficacité, et certains secteurs demeurent verrouillés par des logiques de rente. La concurrence, pourtant moteur essentiel de l’innovation et de la création d’emplois, est trop souvent étouffée par des positions dominantes et des réseaux d’influence.
Dans ce contexte, le tissu entrepreneurial peine à se renouveler. Sur les 363.000 entreprises recensées en 2022, 94 % sont de très petites structures, souvent fragiles et peu capables de croître. Les grandes entreprises, quant à elles, restent fréquemment concentrées entre les mains de cercles restreints, où les liens familiaux et relationnels priment sur la méritocratie. Cette configuration freine l’émergence de nouveaux acteurs et décourage l’initiative.
Les conséquences sociales sont lourdes. De nombreux jeunes diplômés, parfois hautement qualifiés, se retrouvent exclus d’un marché du travail fermé, où l’accès dépend davantage du réseau que des compétences. Cette mise à l’écart alimente frustration, perte de confiance et, à terme, fuite des talents.
L’inclusion des femmes constitue un autre angle mort du modèle. Malgré des avancées en matière d’éducation, leur participation au marché du travail a reculé, passant de 28 % en 2000 à seulement 19 % en 2024. Un paradoxe révélateur d’un système qui peine à valoriser pleinement son capital humain.
Face à ces constats, les recommandations de la Banque mondiale apparaissent comme un minimum vital : renforcer la concurrence, soutenir la montée en puissance des entreprises, améliorer la gouvernance de l’investissement public et faciliter l’accès à l’emploi pour les jeunes et les femmes. Mais au-delà des mesures techniques, c’est une transformation culturelle et politique qui s’impose.
Car le véritable défi est là : briser les logiques de rente, limiter l’influence des lobbies, et instaurer des règles du jeu transparentes où la réussite repose sur le mérite et l’innovation, non sur l’appartenance à un cercle fermé.
Si ces réformes sont menées avec courage et cohérence, le Maroc pourrait voir son PIB réel progresser de 17 % supplémentaires d’ici 2035, avec une hausse des salaires de 15 %. Mais sans une réelle volonté de redistribution des opportunités, cette promesse risque de rester théorique.
En somme, le Maroc ne manque ni d’atouts ni de potentiel. Ce qui lui fait défaut, c’est une gouvernance économique capable de libérer les énergies, d’ouvrir les marchés et de rendre enfin la croissance inclusive. Tant que l’économie restera capturée par quelques-uns, elle continuera à avancer… en laissant une grande partie de sa population sur le bord de la route.



