
Chouaib.S
Venu dans la province d’Al Haouz pour vanter les « réalisations » de son gouvernement, Aziz Akhannouch s’attendait probablement à une démonstration de soutien orchestrée par les élus locaux de son parti. Il a finalement été confronté à une tout autre réalité : celle d’une population encore meurtrie, impatiente et de plus en plus exaspérée par la lenteur de la reconstruction et par des promesses qui tardent à se concrétiser.
Présentée comme une étape de communication politique à l’approche des prochaines échéances électorales, la rencontre a rapidement pris une tournure embarrassante. Brouhaha, sifflets et slogans en dialecte local ont interrompu à plusieurs reprises l’intervention du chef du gouvernement, notamment lorsqu’il détaillait les réalisations que son parti entend mettre à son actif.
Mais face au récit officiel, certains citoyens ont opposé une réalité beaucoup moins flatteuse. Ils ont notamment rappelé que, près de trois ans après le séisme qui a ravagé la région, des familles sinistrées seraient encore confrontées à des conditions de vie extrêmement difficiles, certaines vivant toujours sous des abris précaires.
Le contraste est saisissant : d’un côté, un pouvoir qui met en avant les milliards mobilisés et les chantiers réalisés ; de l’autre, des victimes qui demandent simplement à retrouver un toit digne, des services publics fonctionnels et des conditions de vie normales.
Des contradicteurs ont également contesté certaines annonces concernant la réactivation de services dans des centres de santé et des établissements scolaires. Selon leurs témoignages, plusieurs structures demeureraient confrontées au manque de personnel ou de responsables, tandis que certains projets d’infrastructures accusent encore des retards.
Quand la communication politique se heurte à la colère populaire.
L’épisode du Haouz est révélateur d’un malaise plus profond. À force de multiplier les annonces et de présenter chaque chantier comme une preuve éclatante de réussite, le gouvernement prend le risque de creuser davantage l’écart entre sa communication et le vécu quotidien des citoyens.
Le problème n’est évidemment pas de nier les réalisations qui ont effectivement été accomplies. Il est de savoir si celles-ci répondent réellement aux besoins des populations les plus vulnérables et si les engagements pris après le séisme ont été tenus dans les délais annoncés. Car lorsqu’un responsable politique vient réclamer des applaudissements à une population qui estime encore attendre des réponses concrètes, la confrontation devient inévitable. Et cette colère ne concerne pas uniquement le Haouz. Elle s’inscrit dans un climat plus général de défiance à l’égard d’une classe dirigeante souvent accusée de vivre dans un autre Maroc : celui des grandes fortunes, des intérêts économiques et des cercles privilégiés, tandis qu’une partie de la population peine à joindre les deux bouts.
Aziz Akhannouch, homme d’affaires parmi les plus fortunés du pays et chef d’un gouvernement censé réduire les inégalités, se retrouve ainsi au cœur d’une contradiction politique particulièrement sensible : comment convaincre les plus démunis que la prospérité annoncée est une réalité lorsqu’ils ont le sentiment d’en être exclus ?
Une démocratie se mesure aussi à sa capacité à rendre des comptes.
Dans une démocratie véritable, la richesse, les fonctions publiques, les marchés, les conflits d’intérêts présumés et la gestion de l’argent public doivent pouvoir être examinés sans complaisance. Les responsables politiques, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition, doivent rendre des comptes devant les institutions compétentes et, lorsque des infractions sont établies, devant la justice.
C’est précisément là que réside l’exigence démocratique : nul ne devrait être au-dessus de la loi, qu’il soit puissant, fortuné ou politiquement influent.
Au Haouz, les sifflets adressés au chef du gouvernement ne constituent donc pas seulement un incident de meeting. Ils peuvent être interprétés comme le symptôme d’une fracture grandissante entre le récit politique et la perception d’une partie de la population.
Pour les citoyens qui vivent encore dans la précarité, les statistiques, les inaugurations et les discours triomphalistes ne suffisent plus. Ils veulent des résultats visibles, des logements dignes, des écoles opérationnelles, des centres de santé fonctionnels et surtout une chose devenue rare dans la politique : des comptes rendus précis, transparents et vérifiables des engagements pris.
Si le Maroc veut réellement consolider son modèle démocratique, la règle doit être simple : la puissance économique ne doit jamais garantir l’impunité politique, et la fonction publique ne doit jamais devenir un bouclier contre la reddition des comptes.




