
Chouaib.S
Pendant que des millions de Marocains peinent à joindre les deux bouts, que le chômage frappe durement les jeunes diplômés et que la flambée des prix érode chaque jour davantage le pouvoir d’achat, le Royaume replonge dans sa traditionnelle saison des festivals. Mawazine, Gnaoua d’Essaouira, Festival des Musiques Sacrées de Fès et bien d’autres rendez-vous culturels reviennent occuper le devant de la scène, dans un climat social marqué par une profonde inquiétude populaire.
Les défenseurs de ces manifestations mettent en avant leur contribution au rayonnement du Maroc, à l’attractivité touristique des villes et aux retombées économiques pour les hôtels, restaurants, commerçants et transporteurs. Il est vrai que ces événements attirent des milliers de visiteurs et participent à l’animation culturelle du pays.
Mais derrière les projecteurs, les paillettes et les discours officiels, une question continue de diviser l’opinion publique : est-il moralement acceptable de consacrer des budgets colossaux à des spectacles grandioses alors qu’une partie importante de la population lutte pour satisfaire ses besoins essentiels ?
Le cas de Mawazine est particulièrement révélateur. Depuis sa création, le festival a été à plusieurs reprises la cible de campagnes de boycott et de critiques virulentes. En cause : les cachets jugés exorbitants versés à certaines stars internationales, atteignant parfois plusieurs millions de dirhams pour quelques heures de prestation. Des sommes qui choquent une partie des citoyens lorsqu’elles sont comparées aux difficultés quotidiennes des familles modestes, aux défaillances de l’école publique, aux insuffisances du système de santé ou encore au manque d’opportunités d’emploi.
Chaque année, le même débat ressurgit. D’un côté, les partisans des festivals invoquent l’ouverture culturelle, la diplomatie douce et les bénéfices économiques. De l’autre, les critiques dénoncent un décalage grandissant entre les priorités des décideurs et les préoccupations réelles des citoyens. Ils estiment que la culture ne devrait pas servir de vitrine destinée à masquer les fractures sociales qui traversent le pays.
Le malaise est d’autant plus palpable que les Marocains ont le sentiment de supporter seuls le poids de l’inflation, des hausses successives des prix et de la dégradation de leur pouvoir d’achat. Dans ce contexte, voir défiler des vedettes internationales sous les feux des projecteurs pendant que de nombreux jeunes cherchent désespérément un emploi alimente un sentiment d’injustice et de frustration.
La question n’est pas d’être contre la culture, l’art ou les festivals. La véritable interrogation porte sur les priorités nationales. Peut-on célébrer sans retenue lorsque tant de citoyens peinent à vivre dignement ? Peut-on parler de réussite culturelle lorsque les revendications sociales les plus élémentaires restent sans réponse ?
Le Maroc continuera sans doute à vibrer cet été au rythme des concerts, des spectacles et des festivités. Mais derrière la musique et les feux d’artifice, une autre mélodie se fait entendre : celle d’une population qui réclame davantage de justice sociale, de transparence dans l’utilisation des fonds et une meilleure prise en compte de ses préoccupations quotidiennes. Car un pays ne se mesure pas seulement à la grandeur de ses festivals, mais aussi à la qualité de vie de ses citoyens



