
À l’approche du mois sacré, le scénario se répète avec une régularité presque mécanique : les prix s’envolent, les ménages s’indignent, les autorités promettent des contrôles… puis le marché reprend son cours. Cette année, la sardine et l’œuf sont devenus les symboles d’un malaise plus profond : celui d’un pays où des lobbies puissants semblent fixer les règles, pendant qu’un gouvernement jugé faible et miné par les conflits d’intérêts peine à imposer l’intérêt général.
La sardine : du “poisson du peuple” à l’otage des intermédiaires
Comment expliquer qu’un pays aux ressources halieutiques abondantes voie la sardine atteindre 40 à 50 dirhams le kilo dans certaines villes ? Le paradoxe est violent. Les données issues des ventes en ports montrent souvent des prix bien inférieurs à ceux affichés sur les étals. Entre le quai et le consommateur, la chaîne d’intermédiation multiplie les marges, dilue les responsabilités et brouille la transparence.
La question n’est plus seulement économique. Elle est politique :
Qui contrôle réellement les marges ?
Pourquoi les baisses constatées en amont ne se répercutent-elles presque jamais en aval ?
Qui protège le consommateur face aux ententes informelles et aux phénomènes de rétention ?
Dans ce flou prospèrent des réseaux bien structurés. Grossistes influents, circuits opaques, intérêts croisés : tout indique un déséquilibre du rapport de force. Le citoyen subit, les intermédiaires arbitrent.
Interdiction d’exporter : un signal fort, une efficacité incertaine
La suspension des exportations de sardine à partir du 1er février 2026 se voulait un geste fort pour préserver l’offre locale. Mais si les prix restent élevés malgré cette mesure, cela révèle un problème plus structurel : le cœur du dysfonctionnement ne se situe pas uniquement à l’export, mais dans l’organisation interne du marché.
Sans indicateurs publics clairs (volumes, stocks, prix de référence accessibles et actualisés), sans traçabilité rigoureuse des circuits, la régulation reste déclarative. Et dans cet espace flou, les lobbies s’installent confortablement.
L’œuf : baromètre social d’un marché sous tension
L’œuf, protéine accessible par excellence, suit la même trajectoire. Quand son prix s’approche des 2 dirhams dans certains quartiers, le signal est clair : le pouvoir d’achat vacille.
Certes, les coûts des intrants (aliments, énergie, transport) ont augmenté. Mais la volatilité observée d’une ville à l’autre laisse supposer des mécanismes de spéculation et d’ajustement opportuniste à la hausse de la demande ramadanesque. Là encore, l’absence de contrôle visible nourrit la suspicion.
Boycott : cri de colère ou véritable contre-pouvoir ?
La campagne appelant à plafonner la sardine à 10 DH et l’œuf à 1 DH exprime une exaspération réelle. Le boycott devient l’ultime levier d’un consommateur qui ne se sent plus protégé.
Mais le boycott peut-il réellement briser des réseaux solidement installés ?
S’il est massif et durable, il peut provoquer un ajustement temporaire. S’il s’essouffle, il confirmera que l’émotion numérique ne suffit pas face à des structures économiques verrouillées.
Le vrai problème : gouvernance et capture de l’État
Au fond, le débat dépasse la sardine et l’œuf. Il interroge la capacité de l’État à résister aux groupes d’intérêt. Un gouvernement perçu comme fragile, traversé par des conflits d’intérêts et dépendant de puissances économiques internes, peine à imposer une régulation ferme et transparente.
Quand les lobbies dictent les règles du jeu :
Les contrôles deviennent sporadiques,
Les sanctions rares,
La transparence limitée,
Et la confiance publique s’érode.
Ramadan met en lumière, chaque année, cette fracture : celle entre un discours officiel de protection du pouvoir d’achat et une réalité de marché où les prix semblent décidés ailleurs.
Un électrochoc nécessaire
Si la crise actuelle ouvre un débat sérieux sur :
La transparence obligatoire des marges,
La modernisation des marchés de gros,
La publication régulière de prix de référence opposables,
Et le renforcement effectif des autorités de concurrence,
Alors la colère aura servi à quelque chose. Sinon, la sardine et l’œuf resteront les emblèmes d’un système où les intérêts organisés priment sur l’intérêt général ,et où, à chaque Ramadan, la même pièce se rejoue sous les yeux d’un consommateur de plus en plus méfiant.



