
Pendant que des millions de Marocains peinent à remplir leur panier et voient le prix de la viande devenir un luxe inaccessible, plus de 13 milliards de dirhams d’argent public ont été engloutis dans un dispositif d’aide à l’importation du bétail dont l’efficacité reste plus que contestée. Trois ans après son lancement, une question s’impose : qui doit rendre des comptes ?
L’enquête continue de faire vaciller les certitudes officielles. Après avoir analysé les responsabilités politiques dans cette affaire, une source gouvernementale a tenté de défendre l’action de l’Exécutif en répartissant les responsabilités entre plusieurs départements ministériels. Une défense qui, paradoxalement, conduit à désigner un seul responsable politique : le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch.
Une manne publique au profit d’un cercle restreint.
Mis en place à la fin de l’année 2022 pour contenir l’envolée des prix de la viande et répondre aux conséquences de la sécheresse, le dispositif prévoyait exonérations fiscales, suppression des droits de douane et primes à l’importation.
Le résultat est aujourd’hui connu : plus de 13 milliards de dirhams mobilisés au profit de 277 sociétés importatrices, dont une majorité aurait été créée après l’instauration de ces aides. Un chiffre qui nourrit les soupçons d’un système profitant davantage à certains opérateurs économiques qu’aux consommateurs censés être les premiers bénéficiaires.
Plus grave encore, les prix de la viande n’ont jamais connu la baisse significative promise aux citoyens. L’argent public a coulé à flots, mais les ménages marocains continuent de subir une inflation alimentaire étouffante.
Même le gouvernement reconnaît l’échec.
Le constat d’échec n’émane plus seulement de l’opposition ou des observateurs indépendants. En novembre 2024, devant le Parlement, le ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaâ, avait lui-même reconnu que cette politique de soutien à l’importation du cheptel constituait une « erreur ».
Une déclaration lourde de sens. Car lorsqu’une mesure mobilise des milliards de dirhams issus des contribuables sans atteindre ses objectifs, la question de la responsabilité politique devient incontournable.
Le gouvernement tente de diluer les responsabilités.
Face à la polémique, certains responsables gouvernementaux expliquent que chaque ministère n’aurait fait qu’exécuter ses missions : l’Agriculture pour la gestion de la filière, le Budget pour le financement, le Commerce pour les procédures d’importation.
Une argumentation qui ressemble davantage à une tentative de dilution des responsabilités qu’à une véritable explication.
Car dans tout système institutionnel, lorsque plusieurs ministères interviennent sans pouvoir réellement décider, celui qui tranche, arbitre et valide les choix stratégiques demeure le chef du gouvernement.
Toutes les décisions portent la signature d’Akhannouch.
Les faits sont têtus. Le décret du 19 octobre 2022 créant le dispositif porte la signature d’Aziz Akhannouch. Les extensions successives des aides, l’élargissement aux ovins, les mesures concernant les viandes congelées ainsi que les primes accordées à l’occasion de l’Aïd ont toutes été validées au plus haut niveau.
Plus encore, en août 2025, le contingent annuel de bovins importés a été doublé, passant de 150 000 à 300 000 têtes.
À aucun moment, malgré les critiques croissantes, malgré les milliards engagés et malgré l’absence de résultats convaincants sur les prix, le gouvernement n’a remis fondamentalement en question ce mécanisme.
Une gouvernance au service de qui ?
Au-delà du débat technique, cette affaire soulève une interrogation profondément politique : comment justifier que des sommes aussi colossales soient mobilisées au profit d’importateurs alors que les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’emploi ou du pouvoir d’achat réclament eux aussi des investissements massifs ?
Pour de nombreux observateurs, cette politique illustre les dérives d’un modèle où les grands opérateurs économiques semblent bénéficier d’une écoute privilégiée, tandis que les préoccupations quotidiennes des citoyens restent reléguées au second plan.
Lorsque l’État dépense des milliards sans résultats tangibles pour la population, la question n’est plus seulement budgétaire. Elle devient une question de gouvernance, de transparence et de responsabilité démocratique.
Le véritable arbitre ne peut se dérober.
La sécheresse et les circonstances exceptionnelles peuvent expliquer le lancement initial du dispositif. Elles ne suffisent pas à justifier sa prolongation pendant plusieurs années ni son élargissement continu malgré des résultats contestés.
Dans toute démocratie, l’évaluation des politiques publiques implique que les décideurs assument leurs choix devant les citoyens. Or, si les ministres n’étaient que des exécutants et si les administrations n’ont fait qu’appliquer des décisions, alors la responsabilité politique remonte inévitablement vers celui qui coordonne et arbitre l’action gouvernementale.
En cherchant à répartir les responsabilités, les défenseurs du dispositif ont finalement mis en lumière une évidence : dans cette affaire des 13 milliards de dirhams, le regard de l’opinion publique se tourne d’abord vers Aziz Akhannouch, seul détenteur du pouvoir d’arbitrage et principal signataire des décisions qui ont façonné cette politique controversée.



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